Promenades « poussette friendly » en Wallonie : quand le tourisme de proximité se veut vraiment accessible
Ry de Biert, Relais des Diligences, parc d’Enghien : derrière ces trois promenades présentées comme idéales avec une poussette se dessine une tendance lourde du tourisme wallon. Concrètement, il ne s’agit plus seulement de proposer de jolis paysages, mais des itinéraires pensés pour les jeunes familles, avec des chemins praticables, des durées raisonnables et une dimension patrimoniale. En filigrane, un enjeu majeur : faire de l’accessibilité un critère central de l’offre de loisirs de proximité, sans dénaturer les sites ni les transformer en parcs d’attractions.
Trois balades, trois visages d’une Wallonie accessible
Les itinéraires mis en avant par la RTBF ont d’abord en commun leur volonté d’être praticables pour des parents qui poussent une poussette, parfois en jonglant avec un ou plusieurs autres enfants. Le Ry de Biert, en province de Namur, déroule ses 6,5 km autour du village de Falaën, classé parmi les plus beaux de Wallonie. Le temps de marche – entre 1h45 et 2h – correspond à une sortie « longue mais douce », où l’on traverse des paysages de forêts, de ruisseaux et de campagnes sans se retrouver isolé : le village reste à portée de main, avec la possibilité d’une pause gourmande ou d’un retour rapide en cas de fatigue.
Dans le Luxembourg, la boucle du Relais des Diligences, à Transinne, joue une autre carte : plus courte (4,3 km, environ 1h30), elle mêle chemins ouverts sur la campagne et passages boisés, avec plusieurs points d’intérêt historiques. La promenade démarre sur la place du Monument, dominée par quatre canons de la Première Guerre mondiale et un monument aux morts des deux conflits mondiaux, avant de filer vers la chapelle Notre-Dame de Luxembourg, dite « chapelle Kauffmann », probablement édifiée en 1845 puis restaurée par des bénévoles. Là encore, les sentiers sont décrits comme « accessibles et sans difficulté majeure », ce qui implique des surfaces relativement régulières et peu d’obstacles.
Le circuit du parc d’Enghien, dans le Brabant wallon, s’adresse enfin à celles et ceux qui cherchent une sortie très courte, bouclable en moins d’une heure, sans renoncer au cadre. Classé parmi les « Jardins exceptionnels de Wallonie », ce parc fut, au XVIIe siècle, l’un des jardins les plus réputés d’Europe. Aujourd’hui, ses larges allées bien entretenues, adaptées aux poussettes, offrent une promenade quasi urbaine, mais dans un écrin de verdure, jalonné de bâtiments classés au Patrimoine majeur de Wallonie. Entre pelouses pour pique-nique, jardins thématiques (roses, dahlias) et réputation de lieu de festival (LaSemo), on est clairement sur un site où promenade familiale et événementiel se côtoient.
Ces trois exemples forment un panel assez représentatif : trois provinces, des durées variées, des ambiances allant de la ruralité calme au parc historique structuré. Ils incarnent une Wallonie qui cherche à penser ses itinéraires non seulement pour les marcheurs aguerris, mais pour un public beaucoup plus large.
Pourquoi l’accessibilité devient un critère clé du tourisme familial
Si ces promenades suscitent aujourd’hui un intérêt particulier, c’est qu’elles croisent plusieurs évolutions. D’abord, les jeunes familles représentent une part importante du « tourisme de proximité ». Depuis plusieurs années, et particulièrement après la crise sanitaire, la demande de sorties courtes, proches de chez soi, adaptées à des enfants en bas âge s’est nettement affirmée. En pratique, cela signifie des parcours ni trop longs ni trop techniques, avec des points de chute accessibles et un minimum de sécurité.
Ensuite, l’accessibilité n’est plus considérée uniquement sous l’angle du handicap, mais de manière plus large : poussettes, personnes âgées, marcheurs peu entraînés. Un chemin « poussette friendly » répond souvent à d’autres besoins : sols relativement stables, pentes raisonnables, absence de marches, largeur suffisante, proximité de routes ou de services. Même si l’article de la RTBF ne détaille pas précisément la nature des surfaces ou le pourcentage de dénivelé, la mention répétée de « chemins praticables » ou « sans obstacle majeur » indique une volonté de rassurer sur ce point.
Cette approche s’inscrit dans une stratégie plus large de la Wallonie, portée notamment via la plateforme Visit Wallonia, qui labellise et met en avant des circuits spécifiquement signalés comme « accessibles en poussette ». L’enjeu est double : rendre la destination plus attractive dans un marché touristique concurrentiel, mais aussi répondre à une attente sociétale forte autour de l’inclusivité des loisirs. La promenade n’est plus seulement un bol d’air, elle devient un service public à part entière, avec des exigences de qualité et d’accessibilité.
Enfin, ces parcours jouent sur un dosage fin entre nature et culture. Le Ry de Biert mise sur l’immersion rurale, le Relais des Diligences sur la mémoire historique et la chapelle restaurée, Enghien sur le prestige d’un jardin ancien et sur des manifestations contemporaines comme un festival. Cette hybridation nature-patrimoine répond à une demande de « sortie complète » : on bouge, on apprend, on contemple, sans multiplier les déplacements en voiture.
De la balade au levier de développement local
Derrière le choix de ces itinéraires se profilent aussi des enjeux économiques. En orientant les familles vers des villages comme Falaën ou Transinne, ou vers un parc très structuré comme celui d’Enghien, les autorités touristiques misent sur un effet d’entraînement pour les cafés, restaurants, petits commerces et éventuellement hébergements. Concrètement, une promenade de 1h30 à 2h laisse souvent la place, avant ou après, à une consommation locale : glace, repas, visite d’un autre site à proximité.
Cette logique est renforcée par des initiatives ludiques, comme l’application « Le Médaillon Perdu » proposée à Falaën. En transformant la marche en jeu de piste interactif, elle encourage les familles à rester plus longtemps, à explorer davantage le village et ses environs, et à percevoir la balade comme une expérience à part entière plutôt que comme un simple trajet. Ce type d’outil numérique est devenu un axe de développement à part entière pour de nombreuses communes, qui y voient un moyen de se démarquer dans l’offre de loisirs, tout en restant sur des activités relativement peu coûteuses et respectueuses de l’environnement.
Mais ce modèle a ses limites. Le succès du parc d’Enghien, déjà très fréquenté pour des événements comme LaSemo, pose la question de la surcharge touristique sur certains sites emblématiques. Plus un lieu est mis en avant comme facile d’accès, plus il risque de concentrer les flux. Or, pour beaucoup de familles, le principal atout de ces balades reste justement la tranquillité et le sentiment d’échapper à l’agitation. L’équilibre à trouver entre fréquentation accrue, retombées économiques et préservation du cadre paysager devient donc délicat.
À l’inverse, de larges portions du territoire wallon, pourtant riches en paysages et en villages de caractère, demeurent peu ou pas mises en avant pour des promenades accessibles. Le choix de ne citer que trois balades interroge : est-ce faute d’itinéraires réellement adaptés, ou par volonté de concentrer la communication sur quelques « produits phares » ? La question renvoie à la nécessité de recenser et de labelliser plus systématiquement ces chemins, pour ne pas laisser certaines régions en marge du tourisme familial.
Les angles morts de l’accessibilité : infrastructures, météo et entretien
Si les itinéraires présentés remplissent leur promesse de base – des chemins praticables en poussette – ils laissent en suspens d’autres paramètres cruciaux pour les jeunes parents. L’article ne dit presque rien, par exemple, des infrastructures disponibles le long des parcours ou à proximité immédiate : toilettes accessibles, points d’eau, espaces ombragés en cas de fortes chaleurs, bancs pour se reposer, aires de jeux. Or, dans la réalité d’une sortie avec un bébé ou un tout-petit, ces détails peuvent faire la différence entre une promenade réussie et une expérience frustrante.
Les conditions météorologiques jouent aussi un rôle décisif. Un chemin parfaitement praticable par temps sec peut devenir difficile, voire impraticable, après plusieurs jours de pluie. L’accès en fin d’hiver ou au début du printemps, période souvent mise en avant comme propice aux premières sorties, n’est pas identique à celui de l’été. Cette dimension est rarement abordée dans les descriptifs promotionnels, alors qu’elle conditionne directement l’accessibilité réelle des itinéraires.
Se pose enfin la question de l’entretien. Garantir sur la durée des chemins praticables pour les poussettes suppose un suivi constant : réparation de nids-de-poule, fauchage régulier, dégagement des branches, contrôle du ruissellement. Qui finance cet entretien ? Les communes, la région, des partenariats avec des associations ou des bénévoles, comme pour la restauration de la chapelle Kauffmann à Transinne ? Sans mécanisme clair et pérenne, un circuit aujourd’hui « poussette friendly » peut le devenir nettement moins dans quelques années.
Ces angles morts n’enlèvent rien à la valeur des itinéraires mis en avant, mais ils rappellent que l’accessibilité ne se décrète pas uniquement par un label. Elle se construit dans le temps, au croisement des décisions politiques, des budgets alloués, des retours d’expérience des familles et, plus largement, de la place qu’une société accorde au droit aux loisirs pour tous.
Vers un tourisme vraiment inclusif : quelles perspectives pour la Wallonie ?
Les trois promenades présentées par la RTBF illustrent une dynamique positive : proposer des activités de plein air accessibles, proches, bon marché, qui combinent bien-être, découverte et patrimoine. Elles montrent aussi qu’en Wallonie, l’accessibilité commence à devenir un argument explicite dans la promotion touristique. Mais elles ouvrent une série de questions auxquelles les pouvoirs publics devront répondre s’ils veulent aller au bout de la démarche.
D’abord, la question de la mesure : quel est le bilan du tourisme « accessible » en Wallonie ces dernières années ? Les circuits adaptés en poussette, aux personnes âgées ou à mobilité réduite connaissent-ils une fréquentation en hausse ? Sans données publiques, difficile d’évaluer l’impact réel des efforts consentis. Ensuite, celle de la concertation : ces itinéraires sont-ils conçus avec les premiers concernés – familles, associations de personnes handicapées, habitants – ou principalement pensés « d’en haut », depuis les offices de tourisme ?
À terme, l’enjeu dépasse la seule figure de la poussette. Il s’agit de dessiner un modèle de loisirs où une même promenade peut être partagée par un grand-parent, un enfant en bas âge, un randonneur peu entraîné, voire une personne en fauteuil, selon des degrés d’aménagements et d’exigence physique clairement signalés. La Wallonie, avec son réseau dense de chemins et la richesse de ses villages et jardins, dispose d’un terrain particulièrement propice pour expérimenter ce type d’offre.
Entre le Ry de Biert et ses paysages ruraux, le Relais des Diligences et sa mémoire des guerres, et le parc d’Enghien et son héritage de jardin d’exception, une même idée se décline : rendre la découverte du territoire possible sans équipement sophistiqué, sans condition physique particulière, sans devoir franchir des obstacles. À condition de ne pas sous-estimer les détails pratiques ni les effets de masse, ces balades « poussette friendly » pourraient bien devenir l’un des laboratoires d’un tourisme de proximité plus juste, plus doux et plus partagé.


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