À Marche-en-Famenne, le futur stade de l’Union Rochefortoise se heurte à la bataille du “calme”
Un projet de nouveau stade de 8.650 places pour l’Union Rochefortoise, le long de la Nationale 4 à Marche-en-Famenne, s’invite au cœur de la vie locale. Tandis que le club y voit un levier de développement sportif et économique, un collectif de riverains, “Calme-en-Famenne”, redoute un retour des nuisances sonores et du trafic. Entre promesses d’étude d’incidences “décisive” et menace de recours citoyens, ce dossier illustre les tensions croissantes autour des grandes infrastructures sportives en milieu semi-rural.
Un stade de 8.650 places aux portes de Waillet : un projet aux ambitions régionales
Le site choisi n’est pas anodin. À quelques centaines de mètres du village de Waillet, le long de la Nationale 4, se trouvent les vestiges d’une ancienne piste de karting. Ce passé pèse lourd dans la mémoire des habitants. Pendant des années, les moteurs ont rythmé les week-ends, au point, raconte le riverain Michel Lecrombs, d’avoir “obligé à sacrifier de nombreux barbecues” tant le bruit était “infernal”. Aujourd’hui, la perspective de voir s’élever un stade sur ce même terrain réveille ce souvenir et cristallise les peurs.
Pour le club, le projet répond pourtant à une logique de croissance et de structuration. Une enceinte de 8.650 places placerait l’Union Rochefortoise dans une autre dimension, capable d’accueillir un public important, d’améliorer ses infrastructures et de consolider son assise dans le football belge. Concrètement, le président Nicolas Lhoist insiste sur le fait que la montée en puissance ne sera pas brutale : “Nous n’allons pas avoir 8.000 supporters du jour au lendemain. Nous allons grandir doucement”, affirme-t-il, évoquant une progression “linéaire” du club.
Le calendrier d’utilisation du futur stade est lui aussi mis en avant pour relativiser l’impact : une vingtaine de matchs par an, soit des pics d’affluence ponctuels plutôt qu’une agitation permanente. Dans l’argumentaire du club, cette faible fréquence distingue ce type d’équipement d’autres activités urbaines plus continues, qu’il s’agisse de zones commerciales, d’axes routiers ou de sites industriels. Mais la taille de l’enceinte, conçue pour plusieurs milliers de spectateurs, rend l’impact ponctuel potentiellement massif, surtout dans un environnement semi-rural.
Du karting au football : la peur de revivre les nuisances sonores
Au cœur de la contestation se trouve la question du bruit. À 300 mètres à vol d’oiseau du site, les habitants de Waillet entendent déjà le flot quasi ininterrompu de la Nationale 4, mais affirment que le vacarme routier est paradoxalement devenu un bruit de fond “que l’on n’entend guère”, pour reprendre les mots de Michel Lecrombs. Ce qui les inquiète, ce n’est pas tant ce fond sonore permanent que les manifestations bruyantes et concentrées d’un stade les soirs de match : chants de supporters, annonces au micro, coups de klaxon, circulation avant et après les rencontres.
Le souvenir du karting joue ici un rôle de catalyseur. Pour les riverains, il constitue la preuve que, sur ce site précis, une activité de loisirs peut vite devenir un enfer sonore. Le collectif “Calme-en-Famenne”, dont Michel Lecrombs est l’une des figures, se structure justement autour de cette promesse : ne plus subir une telle situation. Dans leur discours, la présence d’un précédent semble compter autant que les projections techniques.
En face, le club met en avant les garanties techniques et réglementaires. Nicolas Lhoist assure travailler avec un bureau d’architecture “qui a déjà eu affaire à ces contraintes en termes de décibels”. En pratique, cela pourrait se traduire par des choix de conception : orientation des tribunes, matériaux absorbants, toiture fermée sur certaines parties, dispositifs de sonorisation calibrés. Mais pour l’instant, ces éléments restent des intentions. L’outil central de l’arbitrage, c’est l’étude d’incidences, toujours en cours. Le président en fait même un point de rupture : “Si le rapport d’incidences démontre un impact trop important sans que l’on puisse trouver de solutions, le projet sera stoppé net. Nous ne déposerons une demande de permis que s’il est béton.”
Cette déclaration vise à rassurer, tout en renvoyant à une expertise technique qui, pour beaucoup d’habitants, reste opaque. La question clé sera de savoir comment les niveaux de bruit, simulés ou mesurés, se comparent aux seuils légaux, mais aussi à la tolérance sociale des riverains. Entre ce qui est juridiquement acceptable et ce qui est vécu comme supportable, l’écart peut être important.
Trafic, parkings et Nationale 4 : la mobilité, autre point de friction majeur
Au-delà du bruit, la contestation se focalise aussi sur la mobilité. Une enceinte de 8.650 places, même utilisée seulement vingt fois par an, signifie plusieurs milliers de déplacements supplémentaires en très peu de temps, avant et après chaque rencontre. Pour un axe déjà chargé comme la Nationale 4 et pour les voiries locales, c’est un défi loin d’être anodin.
Les riverains craignent un “effet débordement” : si le stationnement prévu sur site est insuffisant, les voitures chercheront à se garer dans les rues avoisinantes, au cœur des villages et des quartiers ruraux. Le collectif redoute un scénario désormais bien connu autour de nombreux stades : trottoirs envahis, entrées de garages obstruées, circulation saturée dans des rues étroites, sentiment d’insécurité pour les piétons et les cyclistes.
Le club, lui, met en avant des “accords avec de multiples partenaires pour augmenter la capacité de stationnement”. Il s’agit vraisemblablement de parkings mutualisés (zones commerciales, entreprises, infrastructures publiques) qui seraient mobilisés les soirs de match. Dans l’absolu, cette approche est fréquente dans les projets de stades : en milieu urbain, les villes misent souvent sur des parkings existants reliés par des navettes ou des cheminements piétons. Nicolas Lhoist rappelle d’ailleurs que “des stades de foot dans les villes” fonctionnent ainsi “sans que cela pose problème pour les riverains”.
Cependant, la comparaison a ses limites. Dans une grande ville, la trame de transports en commun, la densité de parkings et les plans de mobilité sont généralement plus développés. À Marche-en-Famenne, dans un cadre semi-rural, l’essentiel des spectateurs viendra en voiture, et la capacité du réseau local à absorber ces flux reste une interrogation majeure. Les accords de parking évoqués gagnent donc à être détaillés, cartographiés, dotés de navettes ou de modes doux sécurisés, pour passer du principe rassurant à un dispositif crédible. C’est aussi sur ce terrain que l’étude d’incidences devra objectiver les craintes.
Étude d’incidences et contestation citoyenne : un rapport de force encadré par le droit
Autour de ce projet de stade se joue également une séquence emblématique de la démocratie locale en Wallonie. D’un côté, un club de football qui porte une ambition de développement et assure vouloir respecter le cadre légal. De l’autre, des riverains qui se disent prêts à “user de tous les moyens légaux” pour faire évoluer, voire faire avorter le projet dans sa forme actuelle. Entre les deux, un outil-clef : l’étude d’incidences sur l’environnement.
Cette étude, obligatoire pour les grands projets, ne se limite pas aux questions de bruit. Elle examine aussi les impacts sur le trafic, le paysage, l’air, parfois la biodiversité locale. En théorie, elle doit offrir une base factuelle partagée, sur laquelle la commune et la Région s’appuient pour délivrer ou non les permis. En pratique, ces documents volumineux sont souvent l’objet de vifs débats : méthodologies contestées, interprétations divergentes des chiffres, critiques sur la prise en compte des remarques citoyennes.
À Marche-en-Famenne, la promesse du président du club de renoncer si l’impact est jugé “trop important” marque une volonté d’apaisement, mais ne répond pas à toutes les questions. Qui définit ce qui est “trop” ? Selon quels critères objectifs ou politiques la commune tranchera-t-elle ? Quels compromis sont possibles (réduction de capacité, aménagements techniques supplémentaires, horaires, plans de mobilité renforcés) avant d’en arriver à un abandon pur et simple ? Autant de zones grises qui alimentent la méfiance du collectif.
De leur côté, les habitants cherchent à peser sur la décision via des moyens légaux classiques : participation aux enquêtes publiques, recours éventuels contre les permis, mobilisation médiatique. La montée en puissance de collectifs locaux comme “Calme-en-Famenne” s’inscrit dans une tendance plus large : de plus en plus de projets d’infrastructures, qu’il s’agisse de stades, de zonings industriels ou d’éoliennes, se heurtent à des mouvements de contestation structurés, qui obligent les porteurs de projet à intégrer plus en amont la dimension sociale et la quête d’acceptabilité.
Entre développement sportif et exigence de qualité de vie, un équilibre encore à trouver
Au-delà du cas rochefortois, ce dossier illustre une tension centrale dans l’aménagement du territoire : comment concilier la volonté légitime de développer des équipements sportifs ambitieux avec le droit des riverains à un cadre de vie préservé ? Dans les discours, la réponse passe par le compromis : architecture adaptée, protections acoustiques, plans de mobilité, dialogue permanent avec les habitants.
Mais ce compromis suppose que chacun accepte d’y laisser quelque chose : des riverains qui tolèrent une part de nuisance ponctuelle au nom de l’intérêt collectif, un club qui adapte ou re-dimensionne son projet pour limiter les impacts, des autorités qui encadrent strictement les conditions d’exploitation et contrôlent leur respect. À terme, le sort du futur stade de l’Union Rochefortoise dépendra autant de calculs de décibels et de simulations de trafic que de la confiance que les différents acteurs parviendront – ou non – à instaurer.
D’ici à la présentation des conclusions de l’étude d’incidences, annoncée pour le printemps, le débat restera ouvert. Le collectif “Calme-en-Famenne” entend maintenir la pression et faire entendre une voix qui, au-delà du “pas dans mon jardin”, interroge la manière dont sont pensés, concertés et insérés dans le territoire les grands projets sportifs. Le club, lui, joue la carte de l’apaisement et de la transparence, tout en défendant une ambition qui dépasse le simple cadre d’un terrain de football. Entre ces deux visions du futur de la Famenne, l’arbitrage final dira jusqu’où une région est prête à aller pour vibrer au rythme de ses supporters sans renoncer à son calme.


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