Le grand feu de Bouge a chassé l’hiver malgré une météo maussade

par | 23 Fév 2026 | Faits divers namurois

À Bouge, le Grand Feu résiste aux intempéries, mais la fréquentation interroge

À Namur, le Grand Feu de Bouge a de nouveau embrasé les hauteurs de la ville malgré la pluie et le vent. Si les flammes ont, comme le veut la tradition, « chassé l’hiver », la baisse de fréquentation et la fragilité de l’engagement bénévole posent désormais la question de l’avenir de ce rituel séculaire. Entre attachement au folklore, contraintes contemporaines et enjeux environnementaux, cette fête du feu illustre les défis qui pèsent sur les traditions populaires wallonnes.

Un rituel de fin d’hiver qui tient bon sous la pluie

Dimanche, sept bûchers ont été allumés autour de Namur : six périphériques, à Erpent et à la citadelle, puis le grand bûcher de Bouge, haut d’environ dix mètres. La scène est connue des habitués : les flammes qui gagnent lentement la structure, le « Bonhomme hiver » qui se consume, la foule qui scrute le ciel pour guetter le moment où l’on pourra symboliquement déclarer le printemps ouvert.

Cet hiver toutefois, la météo n’a rien facilité. Pluie battante et vent ont retardé l’embrasement du grand bûcher, au point de susciter un léger suspense parmi les spectateurs. « Avec la pluie et le vent le grand bûcher a eu un petit peu de mal à démarrer », constate une habituée, qui confie ne manquer le spectacle pour rien au monde. Finalement, le bois finit par prendre, les flammes montent, le Bonhomme hiver brûle. « Le printemps peut désormais commencer », concluent les organisateurs dans la droite ligne de la tradition.

Autour du feu, le public présent reste fidèle au sens profond de l’événement. « Ça fait des années que je viens voir brûler le bonhomme hiver, pour pouvoir être protégé des grimaciers et des sorciers pendant toute l’année », raconte un habitant. Il évoque un folklore qui puise dans de vieilles croyances de protection et de purification. Signe que le Grand Feu demeure un marqueur identitaire fort : « Pour moi, ça fait partie du folklore de mon enfance et donc je suis revenu avec mes enfants pour leur faire découvrir ».

Une tradition ancestrale au cœur du folklore wallon

Le Grand Feu de Bouge ne sort pas de nulle part. Il s’inscrit dans un ensemble de rites de fin d’hiver et de début de printemps présents dans toute l’Europe, mais particulièrement vivaces en Wallonie. Historiquement, ces feux de joie avaient une double fonction : chasser symboliquement l’hiver, les maladies et les « mauvais esprits », et rassembler la communauté autour d’un moment de fête après la saison froide.

À Namur, le bûcher de Bouge s’est imposé comme l’un des plus emblématiques de la région. La mise à feu du « Bonhomme hiver » concentre toute la symbolique : c’est la figure de la saison sombre que l’on détruit par le feu, pour laisser place au renouveau. L’événement renvoie à un imaginaire très ancien, proche des feux celtiques de printemps, ou d’autres fêtes européennes comme les nuits de Walpurgis dans le monde germanique, où l’on brûle également de grands bûchers pour marquer la transition saisonnière.

Concrètement, la préparation du Grand Feu repose sur un patient travail de plusieurs mois. Dès octobre ou novembre, des bénévoles se mobilisent pour collecter et assembler le bois, concevoir la structure, organiser la sécurité et la logistique. « Quand on voit le travail qui est fait chaque semaine depuis le mois de novembre (…) et de tous ces travailleurs bénévoles qui créent le grand feu, qui créent le bûcher. Et franchement, il faut leur rendre honneur », insiste Pascale, spectatrice très investie. Ce bénévolat, discret mais massif, est le socle invisible de la fête.

À travers ce rituel, c’est l’idée même de patrimoine culturel immatériel qui se joue : une pratique, des récits, des symboles, des gestes qui se transmettent d’une génération à l’autre. Le Grand Feu rappelle que l’identité régionale ne se résume pas à des bâtiments ou des musées, mais passe aussi par des nuits passées à regarder brûler un bûcher sur une colline, en famille ou entre voisins.

Une affluence en baisse : signe d’un désamour ou simple effet de la météo ?

Si le feu a pris, la foule, elle, était plus clairsemée que d’habitude. La météo maussade explique en partie cette désaffection. Vent froid, pluie insistante : autant de raisons de rester chez soi un dimanche soir. Pascale le déplore : « Il aurait été bien que plus de personnes bravent un peu la pluie et le vent et viennent assister à cet allumage. Somme toute un peu difficile, il est vrai, mais qui en valait la peine quand on voit les belles images actuellement ».

Derrière cette remarque affleure une inquiétude plus large : la baisse de participation est-elle seulement conjoncturelle ou révèle-t-elle un recul plus profond de l’intérêt pour ce type de traditions ? À Namur comme ailleurs, de nombreux organisateurs de manifestations folkloriques observent, depuis la pandémie, des publics plus volatils, moins enclins à se déplacer systématiquement. Les habitudes de loisirs se sont transformées, la concurrence des écrans et des offres culturelles multiples est plus forte, et les week-ends sont souvent saturés.

En pratique, la question dépasse le seul cas du Grand Feu. Elle renvoie à la capacité des fêtes traditionnelles à parler encore aux jeunes générations. Les témoignages recueillis montrent une intention de transmission – des parents qui reviennent avec leurs enfants – mais on ignore quelle part de la jeunesse locale se reconnaît vraiment dans ces codes symboliques. L’écart entre ceux qui ont grandi avec ces rituels et ceux qui les découvrent à l’ère du numérique pourrait progressivement s’accroître si rien n’est fait pour relier folklore et préoccupations contemporaines.

Pour les bénévoles, une baisse durable de fréquentation serait un signal préoccupant. Monter un bûcher de dix mètres, coordonner sept feux différents, assurer la sécurité : tout cela a un coût humain et logistique important. Sans la perspective d’un public nombreux, la motivation pourrait s’éroder. À terme, c’est la viabilité même de l’événement qui pourrait être questionnée.

Entre cohésion sociale, coût humain et défis environnementaux

Le Grand Feu de Bouge reste néanmoins un puissant vecteur de lien social. Il rassemble habitants de différents quartiers, générations et milieux sociaux autour d’une expérience commune. Dans une société où les temps de rencontre collective se raréfient, ces moments ritualisés jouent un rôle de cohésion difficile à remplacer. Ils créent des souvenirs partagés, renforcent le sentiment d’appartenance à une ville, à un territoire, à une histoire.

Mais cette dimension positive ne doit pas masquer les tensions qui traversent ces manifestations. D’abord, la dépendance quasi totale à l’engagement bénévole pose un problème de durabilité : qui, demain, prendra le relais des équipes actuelles ? Les organisateurs sont confrontés à la nécessité de renouveler leurs forces vives, d’attirer de nouveaux bénévoles dans un contexte où le temps disponible pour l’engagement associatif semble diminuer.

Ensuite, l’impact environnemental des grands feux est de plus en plus scruté. Brûler des tonnes de bois en plein air émet du CO₂ et des particules fines. Cette question était largement absente lorsque ces traditions se sont installées, mais elle devient difficile à ignorer dans un contexte de crise climatique et de pression pour réduire les émissions. Sans remettre nécessairement en cause le principe du feu, certains plaident déjà pour des adaptations : structures plus légères, matériaux mieux sélectionnés, intégration d’un discours de sensibilisation écologique autour de l’événement.

À cela s’ajoutent les impératifs de sécurité. Manipuler des bûchers de grande taille à proximité de zones habitées impose des règles strictes, des dispositifs de prévention, la présence des services de secours. Ces exigences alourdissent l’organisation, augmentent les coûts et renforcent la nécessité d’un soutien institutionnel local. Le moindre incident pourrait conduire à un durcissement des conditions d’autorisation, voire à la remise en cause de certaines pratiques.

Adapter sans renier : quel avenir pour les grands feux wallons ?

Le Grand Feu de Bouge illustre un dilemme devenu classique pour de nombreuses traditions populaires : comment continuer à exister sans se figer, comment s’adapter sans se renier ? Maintenir à l’identique une célébration héritée de contextes anciens, marqués par d’autres croyances et d’autres modes de vie, paraît difficile. À l’inverse, une modernisation trop radicale risquerait de vider le rituel de son sens.

Une piste réside dans la réappropriation par les jeunes générations. Lorsque des familles reviennent « avec leurs enfants pour leur faire découvrir » le Bonhomme hiver, c’est une forme de traduction intergénérationnelle qui s’opère : on ne croit plus littéralement aux « grimaciers et sorciers », mais on y voit un récit ludique, une occasion de parler de saisons, de cycles, de passage du temps. Cette mise à distance n’empêche pas la valeur symbolique, elle la reconfigure.

Autre enjeu : l’articulation avec les débats contemporains. Les organisateurs pourraient intégrer davantage de messages liés à l’environnement, à la sobriété énergétique, ou encore à la solidarité locale, en faisant du Grand Feu un moment où l’on célèbre à la fois le folklore et une vision actuelle du vivre-ensemble. De la même manière, une communication renforcée, y compris via les réseaux sociaux, pourrait aider à toucher des publics qui ne se reconnaissent pas spontanément dans les codes traditionnels.

Ce type d’événement ne peut cependant pas tout porter. Il repose sur un équilibre délicat entre spontanéité populaire et encadrement institutionnel. À terme, la survie des grands feux wallons dépendra de plusieurs paramètres : la capacité à mobiliser des bénévoles, le soutien des autorités locales, l’acceptabilité environnementale et la volonté des habitants de continuer à s’y rendre, même par temps de pluie.

En brûlant le Bonhomme hiver malgré la météo, les Namurois ont montré que la flamme de Bouge n’est pas prête de s’éteindre. Mais derrière la beauté du brasier se dessinent des questions de fond : que voulons-nous conserver de notre patrimoine immatériel, à quel prix, et pour qui ? Le Grand Feu, loin d’être un simple spectacle, devient alors un révélateur des tensions et des espoirs qui traversent la société locale.

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