Coupe du monde de la glace : comment une équipe belge veut reconquérir le podium du gelato
Pour la première fois depuis plus de vingt ans, une équipe belge participe à la « Gelato World Cup », la Coupe du monde de la glace artisanale, organisée du 16 au 20 janvier 2026 à Rimini, en Italie. Autour de la Namuroise Maryne Poppe, la sélection nationale mêle glaciers et chocolatier pour affronter les meilleurs artisans du monde. Au-delà de l’anecdote gourmande, cette participation raconte un enjeu plus large : celui du rayonnement gastronomique belge et de la place de l’artisanat dans une économie dominée par l’industrie.
De Flawinne à Rimini : une équipe belge recomposée après 20 ans d’absence
La scène pourrait sembler insolite : des artisans de Namur, Verviers et Bruxelles réunis dans un hall d’exposition italien pour défendre les couleurs de la Belgique… à coups de sorbets, de bûches glacées et de sculptures en chocolat. C’est pourtant exactement ce qui se joue à Rimini, où la Belgique effectue son grand retour dans une compétition qu’elle avait désertée depuis le début des années 2000.
Au cœur de cette aventure, Maryne Poppe, glacière namuroise et propriétaire de la boutique « Tendance Glacée » à Flawinne. À ses côtés, Fabio Marasti, fondateur de « Gourmand’Ice » et « Marasti chocolatier » à Verviers, assure le rôle de coach. Deux autres artisans complètent l’équipe : José Romero, glacier bruxellois de « Pepe’s Artisan Glacier », et Jacques Bodart, chocolatier autodidacte. Ensemble, ils incarnent une Belgique du goût qui dépasse les frontières linguistiques et régionales pour se présenter en bloc unique sur la scène mondiale.
Concrètement, cette sélection est déjà vécue comme une forme de victoire. Il a d’abord fallu reconstituer une équipe, se structurer, poser une candidature, prouver un niveau technique suffisant pour être admis à la compétition. Pour ces artisans, habitués à gérer un commerce de proximité, la marche est haute : il faut concilier vie d’indépendant, production quotidienne et entraînements dignes d’athlètes de haut niveau. Depuis un mois et demi, la « Team Belgium » s’entraîne quatre jours par semaine, en conditions quasi réelles, pour maîtriser chaque geste, chaque recette, chaque enchaînement.
Cette intensité souligne à quel point la Coupe du monde de la glace ne se résume pas à un concours sympathique pour gourmands, mais bien à une épreuve de haut niveau, où se joue la crédibilité d’un pays dans un domaine – le dessert glacé – que l’Italie considère comme un pilier de son patrimoine culinaire.
Gelato contre glace industrielle : une bataille de culture et de savoir-faire
La Gelato World Cup rappelle d’abord ce qu’est réellement le « gelato ». En Italie, le terme ne désigne pas seulement la glace de manière générique, mais renvoie à une façon artisanale de la produire : travail en petite quantité, matières premières de qualité, recette précise avec une texture moins grasse et moins foisonnée que beaucoup de glaces industrielles, intensité des saveurs. En d’autres mots, le gelato incarne une culture de l’artisanat face à la standardisation.
Pour un pays comme la Belgique, davantage connue à l’international pour son chocolat, sa bière, parfois sa pâtisserie, se positionner sur le terrain du gelato implique de jouer sur ses propres forces. La présence dans l’équipe d’un chocolatier n’a rien d’anecdotique : elle permet de marier deux traditions fortes, le cacao et la glace, dans une logique de complémentarité. Certaines épreuves incluent d’ailleurs une sculpture en chocolat, qui vient prolonger cette image d’excellence belge déjà bien ancrée dans les esprits.
En pratique, la compétition repose sur une série d’épreuves techniques et créatives : un bac de glace réalisé à partir d’un fruit mystère, un « tronchetto » – sorte de bûche au marron glacé –, des verrines glacées, des sticks, des snacks, des entrées salées accompagnant un sorbet à la tomate, un cake glacé, sans oublier le buffet final agrémenté de la fameuse pièce en chocolat. Chaque réalisation est évaluée sur plusieurs critères : maîtrise technique, esthétique, équilibre des goûts, texture, originalité.
Dans ce cadre, la Belgique joue une carte qui lui ressemble : celle de l’audace. Les artisans belges revendiquent une certaine liberté créative, moins codifiée que celle de pays où la tradition est presque intangible. Ce positionnement peut être un atout, en proposant des associations inédites, mais aussi un risque si le jury, très attaché à certains canons du gelato, estime que la créativité l’emporte trop sur la lisibilité des saveurs.
Une vitrine internationale pour les artisans… et leurs régions
Derrière les bacs de glace et les sculptures en chocolat se joue un enjeu de visibilité. Pour les artisans, participer à une Coupe du monde, c’est accéder à une exposition médiatique qu’ils n’atteindraient jamais seuls. Le nom de leur enseigne est cité, leur histoire racontée, leurs créations photographiées. Cette notoriété, même modeste, peut ensuite se traduire par une augmentation de la fréquentation en boutique, un afflux de touristes curieux, voire des collaborations avec d’autres professionnels.
Pour les régions aussi, l’aventure a du sens. Namur, Verviers et Bruxelles bénéficient indirectement du coup de projecteur. La victoire n’est même pas nécessaire pour amorcer un récit : celui d’un territoire où l’on se bat pour faire exister un artisanat exigeant, dans un contexte économique tendu. Les offices du tourisme, les acteurs locaux ou les collectivités peuvent s’appuyer sur cette histoire pour nourrir une image de destination gourmande, à l’instar de ce que certaines villes françaises ont fait autour du chocolat ou des pâtisseries.
À terme, une médaille ou même un bon classement pourraient renforcer l’attrait pour des enseignes comme « Tendance Glacée » ou « Gourmand’Ice », et plus largement pour la glace artisanale belge. Mais les retombées restent difficiles à quantifier : il n’existe pas de statistiques linéaires reliant directement un prix international à un chiffre d’affaires donné. La plupart des bénéfices se situent sur le terrain de l’image, de la réputation, de la confiance du public.
Cette visibilité a un autre effet, plus discret : elle rappelle l’existence d’un tissu d’artisans souvent éclipsés par la grande distribution. Dans un paysage où les glaces industrielles occupent la majorité des linéaires, la mise en avant d’un gelato belge de compétition peut inciter une partie des consommateurs à redécouvrir la différence entre produit artisanal et standardisé, à accepter de payer un peu plus cher pour un dessert qui raconte une histoire et un territoire.
Coût, pression, incertitudes : l’envers du décor d’un concours de prestige
La médaille a toutefois son revers. Se préparer à une compétition de ce niveau a un coût, financier et humain. Il faut immobiliser du temps de travail pendant plusieurs semaines, acheter des matières premières pour les tests, financer les déplacements, l’hébergement, parfois investir dans du matériel spécifique. Pour une petite glacerie indépendante, ces dépenses ne sont pas anodines.
En parallèle, l’attention portée au concours peut momentanément détourner les artisans de leur premier rôle : servir leurs clients locaux. Pendant les entraînements intensifs, la production quotidienne doit être maintenue, au risque de fatigue, de surcharge ou de réduction d’offre. Toute la question est de savoir si les retombées symboliques compenseront, à moyen terme, ce sacrifice à court terme.
S’ajoute à cela l’aléa de la compétition elle-même. Comme dans tous les concours culinaires, même une équipe très préparée peut échouer sur un détail : un élément technique qui se dérègle, une gestion du stress imparfaite, une mauvaise interprétation du thème, un déséquilibre dans une recette. Les organisateurs introduisent en outre des variables, comme le fruit mystère, qui maintiennent une part de hasard. Des équipes considérées comme favorites peuvent chuter, tandis que d’autres créent la surprise.
Pour la Belgique, qui revient après deux décennies d’absence, ce contexte renforce la pression : comment prouver sa légitimité en une seule édition, face à des nations qui participent régulièrement et ont parfois développé une véritable culture de la compétition, avec des structures fédératives, des sponsors, voire des soutiens institutionnels ? La question de la pérennité se pose d’emblée : cette participation sera-t-elle un coup d’éclat isolé ou le point de départ d’une présence régulière ?
Un enjeu de soft power gastronomique pour la Belgique
En filigrane, la participation belge à la Gelato World Cup s’inscrit dans une réflexion plus vaste : celle du « soft power » gastronomique. De nombreux pays utilisent aujourd’hui leurs spécialités culinaires comme outils d’influence et de promotion économique. L’Italie avec la pasta et le gelato, la France avec la haute cuisine et la pâtisserie, le Japon avec le sushi ou la pâtisserie wagashi, ont construit de véritables stratégies autour de ces univers.
La Belgique dispose déjà de cartes solides – chocolat, bière, frites, gaufres – mais elle pourrait tirer parti de ces compétitions pour consolider une image plus globale de destination gourmande, où l’on trouve une densité exceptionnelle d’artisans. Relier le gelato à la tradition chocolatière, mettre en avant des équipes pluridisciplinaires glaciers-chocolatiers, valoriser la diversité régionale en un récit cohérent : tout cela participe à la construction d’une identité culinaire forte face aux autres nations.
Reste à savoir si le pays se dotera d’outils pour que cette dynamique ne repose pas uniquement sur l’énergie d’une poignée d’indépendants passionnés. Des structures de coordination, un soutien des fédérations professionnelles, voire un accompagnement public pourraient pérenniser la présence belge dans ces concours, encourager la relève et favoriser la transmission des savoir-faire.
En attendant, c’est bien dans les laboratoires de Flawinne, de Verviers et de Bruxelles que se joue la première manche. Entre bacs de gelato, blocs de chocolat à sculpter et gestion du trac, l’équipe belge s’élance avec un mot d’ordre simple : assumer l’ambition de gagner, tout en sachant que, pour l’artisanat belge, l’essentiel se jouera aussi après Rimini, dans la relation quotidienne avec les clients et dans la capacité du pays à transformer ce coup de projecteur en véritable dynamique de long terme.


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