Double drame à Ciney et Jambes : ce que révèle l’enquête sur les limites de la justice en 48 heures
La découverte quasi simultanée des corps d’un jeune homme, à Ciney, et de sa mère, à Jambes, tous deux morts à l’arme blanche, bouleverse la province de Namur. Au-delà de l’émotion, cette affaire met en lumière les contraintes très strictes qui pèsent sur les juges d’instruction, tenus par un délai maximal de 48 heures pour décider d’une éventuelle privation de liberté. Entre suspicion, présomption d’innocence et complexité médico-légale, cette enquête illustre de manière brutale les tensions au cœur du système judiciaire belge.
Un fils et sa mère retrouvés morts, deux scènes de crime et une même énigme
Les faits, tels qu’ils sont connus à ce stade, se déroulent en deux temps. Jeudi en fin de journée, la police est appelée dans un immeuble de la rue Bonbonnier, à Ciney. Il s’agit d’un bâtiment où des chambres sont louées, un habitat modeste, typique de situations de précarité ou de cohabitation de fortune. Au dernier étage, les policiers découvrent le corps sans vie d’un homme d’origine congolaise, victime de coups de couteau. La scène présente tous les signes d’une mort violente, et la piste de l’homicide est d’emblée privilégiée.
Concrètement, les enquêteurs examinent l’immeuble, interrogent les occupants et procèdent aux premières constatations techniques. Parmi les personnes présentes figure un voisin, installé au premier étage, qui aurait été vu en compagnie des policiers pendant les premières heures de l’enquête. Après le départ des forces de l’ordre, ce même voisin discute encore avec un autre locataire. Ce dernier, en revenant plus tard, découvre des scellés posés sur la porte de la chambre du voisin devenu, entre-temps, suspect aux yeux des enquêteurs.
Le drame prend une nouvelle dimension lorsque, en voulant prévenir la mère de la victime du décès de son fils, la police se rend à son domicile, à Jambes. Là aussi, les agents tombent sur un corps sans vie. La mère a été elle aussi tuée par arme blanche. Deux morts violentes, deux lieux distincts mais géographiquement proches, un lien familial évident : tout conduit le parquet de Namur à considérer que les deux affaires sont « très vraisemblablement liées ».
Cependant, la chronologie précise des faits reste floue. Qui est mort en premier ? Le fils à Ciney ou la mère à Jambes ? Y a-t-il un auteur extérieur, ou faut-il envisager un scénario impliquant un suicide, voire deux actes distincts dans un même huis clos familial ? Ce sont ces questions qui vont rapidement placer la juge d’instruction face à un dilemme procédural.
La contrainte des 48 heures : quand la procédure dicte le tempo de l’enquête
En Belgique, la Constitution et le Code d’instruction criminelle imposent une limite stricte : une personne privée de liberté ne peut être maintenue en détention que 48 heures sans décision d’un juge d’instruction. Passé ce délai, soit un mandat d’arrêt est délivré, soit le suspect doit être relâché. Ce principe vise à protéger les citoyens contre les détentions arbitraires et à garantir un contrôle judiciaire rapide.
Dans le dossier de Ciney et Jambes, un suspect est interpellé : le voisin de la première victime, celui qui habitait au premier étage de l’immeuble. Son profil intrigue : il vit dans le même bâtiment, a été vu à proximité des policiers lors des premières constatations, et sa chambre finit sous scellés. Pourtant, malgré ces éléments et la gravité des faits – deux morts par arme blanche – aucune inculpation ne sera finalement retenue dans le délai imparti.
Le parquet namurois souligne qu’« à ce stade, rien n’est très clair » dans cette affaire macabre. La juge d’instruction, « un peu sous pression en raison du délai maximum de 48 heures de privation de liberté », doit trancher : soit elle estime les indices suffisamment graves et concordants pour demander un mandat d’arrêt, soit elle considère que le faisceau de preuves est encore trop fragile. En pratique, elle opte pour la seconde option. Le suspect est relaxé sans aucun chef d’inculpation à sa charge. Il retrouve donc la liberté, tandis que les investigations se poursuivent.
Ce choix illustre l’équilibre délicat entre efficacité de l’enquête et respect de la présomption d’innocence. La limitation à 48 heures oblige les autorités à agir vite, parfois plus vite que ne le permettent les expertises médico-légales, les analyses ADN, ou la reconstitution minutieuse de la chronologie des faits. Dans des dossiers complexes, impliquant plusieurs scènes de crime et des scénarios multiples, ce délai peut apparaître comme un carcan.
Homicide ou suicide ? L’intrication des hypothèses médico-légales
Au cœur des incertitudes, un élément surprend : si la piste de l’homicide a été privilégiée dans un premier temps pour le jeune homme retrouvé à Ciney, celle du suicide n’est pas écartée par le parquet de Namur. Ce dernier souligne que cette thèse « n’est en tout cas pas incompatible avec les constatations dressées par le médecin légiste ». En d’autres termes, les blessures constatées pourraient, au moins théoriquement, correspondre à un geste auto-infligé.
En pratique, distinguer entre homicide et suicide dans un cas de mort par arme blanche est une tâche complexe. Les experts médico-légaux se fondent sur la localisation des plaies, leur profondeur, leur orientation, la présence ou non de blessures dites « d’hésitation » (ces entailles superficielles qui précèdent parfois le coup fatal), mais aussi sur la configuration de la scène. Or, l’immeuble de la rue Bonbonnier, avec ses chambres en location, n’est pas un environnement simple : zones communes, passages fréquents, cohabitation de personnes peu connues les unes des autres, autant de facteurs qui peuvent brouiller les indices.
La mort de la mère à Jambes ajoute un niveau supplémentaire de complexité. Là encore, il s’agit de coups de couteau. Faut-il y voir un double homicide commis par un tiers ? Un geste désespéré de la mère après le décès de son fils, voire une succession d’actes tragiques où victime et auteur se confondent successivement ? Pour l’instant, aucune de ces hypothèses n’est officiellement confirmée ni exclue. Le parquet se contente de préciser que deux enquêtes parallèles se poursuivent « afin de déterminer les circonstances exactes des faits et leur chronologie » et que « de nombreux devoirs d’enquête sont en cours ».
Ces « devoirs » incluent classiquement des analyses de traces biologiques, l’examen des armes potentielles, l’exploitation d’éventuelles images de vidéosurveillance, la recherche de téléphones, messages ou déplacements suspects, sans oublier l’exploration des antécédents médicaux, psychologiques et judiciaires des personnes concernées. Autant d’opérations qui s’inscrivent dans le temps long, bien au-delà des 48 heures qui ont conditionné le sort du suspect initial.
Entre suspicion et présomption d’innocence : un système sous tension
La libération du voisin suspecté, sans inculpation, interroge une partie de l’opinion. Deux morts violentes, un homme vivant dans le même immeuble, des scellés posés sur sa porte : pour certains, ces éléments suffisent à exiger une incarcération préventive, au moins le temps d’y voir plus clair. Cette réaction traduit une attente forte de fermeté, surtout lorsqu’un même drame touche deux membres d’une même famille à quelques heures d’intervalle.
Mais la justice ne peut se contenter d’intuitions ou d’inférences. Pour priver quelqu’un de liberté au-delà des 48 heures, il faut des indices sérieux et concordants. La non-inculpation peut donc être l’indice non pas d’une enquête au ralenti, mais d’une rigueur procédurale assumée : en l’absence de preuves matérielles ou d’éléments objectifs liant directement le suspect aux deux décès, la juge d’instruction a choisi de ne pas franchir le pas de la détention préventive.
Ce choix a des conséquences humaines fortes. Pour les proches des victimes, l’absence de mise en examen signifie aussi l’absence de réponses immédiates. Le sentiment d’incompréhension, voire d’abandon, peut se renforcer, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un homme d’origine congolaise et de sa mère, dans un contexte où les familles issues de l’immigration expriment parfois une défiance vis-à-vis des institutions. À l’échelle locale, à Ciney comme à Jambes, ce double drame nourrit aussi un sentiment d’insécurité et relance les débats sur la violence par arme blanche dans les milieux urbains modestes.
En arrière-plan, la comparaison avec d’autres pays revient régulièrement. En France, par exemple, la garde à vue peut, dans certains cas, atteindre 96 heures, voire davantage pour des dossiers de terrorisme. De telles marges donnent plus de temps pour consolider un dossier avant de décider d’une mise en examen. En Belgique, au contraire, la brièveté du délai se veut une garantie démocratique, mais elle peut handicaper le traitement des affaires les plus complexes. L’affaire de Ciney et Jambes devient ainsi un cas d’école : comment enquêter à la fois vite et bien, sans sacrifier ni la sécurité publique ni les droits fondamentaux ?
Précarité résidentielle, violences et confiance dans la justice : les enjeux au-delà du fait divers
Si ce double décès choque, c’est aussi parce qu’il met en lumière des réalités sociales souvent invisibles. L’immeuble de la rue Bonbonnier, où des chambres sont louées, rappelle ces formes d’habitat fragmenté qui accueillent étudiants, travailleurs précaires, personnes isolées, parfois en situation d’immigration récente. Dans ces lieux, les liens entre voisins sont souvent ténus, les histoires personnelles peu connues, et la vulnérabilité peut être forte. Quand un drame survient, il laisse derrière lui un sentiment de fragilité généralisée.
Dans cette affaire, les autorités locales et la police de la zone Ciney-Dinant se retrouvent sous le regard attentif des habitants. Leur capacité à élucider les faits, à communiquer sans sensationnalisme mais avec transparence, pèsera sur la confiance que la population accorde au système judiciaire. De la même manière, le parquet de Namur est attendu sur sa faculté à démêler, avec les seuls outils du droit et de la science, une situation où l’émotion et les suppositions abondent.
À terme, l’enjeu dépasse le cas singulier de cette famille. La multiplication des faits divers impliquant des armes blanches, dans des villes comme Bruxelles ou dans des communes plus petites, relance les discussions sur la prévention, l’encadrement social et l’accès à un soutien psychologique pour les personnes en situation de détresse. Elle pose aussi une question de fond : comment adapter un système judiciaire pensé pour protéger les libertés à des situations où la complexité des faits et la rapidité nécessaire de la réponse semblent entrer en collision ?
Les réponses viendront, ou non, au rythme des expertises, des auditions et des réquisitions. Pour l’heure, l’affaire de Ciney et Jambes reste ouverte, avec deux morts, un suspect relâché, et une série de questions en suspens. Elle rappelle, de manière tragique, que derrière chaque fait divers se cache un laboratoire de la justice en temps réel, où se joue, bien au-delà d’un dossier, la manière dont une société arbitre entre sécurité, vérité et droits fondamentaux.


0 commentaires