Rochefort : la suppression du tramway entraîne des licenciements au Domaine des Grottes de Han

par | 16 Jan 2026 | Faits divers namurois

Aux Grottes de Han, le tram centenaire s’arrête : que révèle la fin d’un symbole touristique wallon ?

Le petit tram des Grottes de Han, l’un des symboles les plus reconnaissables du tourisme wallon, ne repartira plus de la gare de Han-sur-Lesse. Faute de moyens pour reprendre son exploitation, le domaine doit renoncer à cette attraction historique, avec à la clé plusieurs licenciements. Au-delà de l’émotion locale, cette décision met en lumière une tension plus profonde entre préservation du patrimoine, contraintes budgétaires des services publics et fragilisation de l’emploi touristique.

Un tram vicinal centenaire, du fleuron touristique au casse-tête financier

Depuis près d’un siècle, le petit tramway des Grottes de Han faisait partie intégrante de l’expérience de visite. Concrètement, il véhiculait les touristes depuis le village de Han-sur-Lesse jusqu’à l’entrée des grottes, tout en incarnant une page de l’histoire industrielle belge : celle de la Société nationale des chemins de fer vicinaux (SNCV), qui maillait autrefois le pays de lignes locales.

À la régionalisation de 1989, ce patrimoine ferroviaire est transmis au TEC, l’opérateur de transport en commun wallon. Le tram des Grottes de Han n’est donc pas la propriété du domaine touristique, comme le rappelle François Ledent, administrateur délégué : « Le tram ne nous appartient pas. C’est un héritage de la Société Nationale des Chemins de Fer Vicinaux (…) dont a hérité le TEC. » Pendant des années, le TEC a mis ce matériel à disposition du site, le contrôlant et en encadrant l’exploitation.

La situation bascule lorsque le TEC annonce qu’il renonce à ce modèle. L’entreprise publique, qui se décrit comme recentrée sur le transport de personnes au quotidien, propose de céder le matériel au domaine. Mais cette cession implique un changement de statut, une nouvelle législation applicable et, surtout, une charge financière lourde : environ 5 millions d’euros pour pouvoir poursuivre l’exploitation dans les règles. Pour un site touristique, même de premier plan, l’addition est jugée intenable.

Résultat : le tram s’arrête pour de bon. Cinq personnes, directement liées à son fonctionnement, perdent leur emploi. Deux autres salariés, travaillant pour le Village Cocoon – une formule de « glamping » dont la popularité s’est effritée après le pic du Covid – sont également licenciés. L’arrêt du tram cristallise ainsi plusieurs fragilités : celles d’un patrimoine coûteux à maintenir, d’un opérateur public sous pression budgétaire et d’un secteur touristique encore convalescent.

Le choix du TEC : se recentrer sur le transport quotidien plutôt que sur le patrimoine

Du côté du TEC, la ligne est claire : la cession du tram des Grottes de Han n’est pas un geste isolé, mais s’inscrit dans une stratégie plus large de recentrage. L’opérateur explique vouloir se concentrer sur sa mission première, à savoir le transport public régional au service de la vie quotidienne – déplacements domicile-travail, scolaires, mobilité interne des villes et villages.

En pratique, cela signifie prendre ses distances avec le patrimoine touristique hérité des vicinales. Les tramways historiques, les rails et le matériel ancien sont coûteux à entretenir, à mettre aux normes de sécurité et à exploiter. Le TEC ne souhaite plus en supporter la charge, d’autant qu’il s’agit d’activités marginales au regard de son cœur de métier. Ce choix traduit aussi une gestion plus stricte des fonds publics, alors que les réseaux de bus et de trams contemporains nécessitent eux-mêmes d’importants investissements.

Pour ses défenseurs, cette position est cohérente. Ils soulignent qu’il serait difficilement justifiable de subventionner lourdement un tram touristique pour un usage limité, alors que d’autres besoins de mobilité sont criants. L’estimation de 5 millions d’euros pour permettre la poursuite de l’exploitation à charge du domaine illustre, selon eux, le déséquilibre entre coûts et bénéfices.

Cependant, cette rationalisation pose une question de fond : jusqu’où un opérateur public peut-il se désengager d’un patrimoine qui, même s’il ne relève plus directement de sa mission, a été transmis comme un bien commun historique ? En renonçant à ce type de charges, le TEC renvoie de facto la responsabilité – et la facture – aux acteurs locaux, sans que ceux-ci aient toujours les moyens ou le mandat pour y faire face.

Un coup dur pour l’identité touristique de Han et pour l’emploi local

Au niveau du village et de la région, la disparition du tram dépasse la simple perte d’un moyen de transport interne. Le petit train faisait partie du « décor » émotionnel et visuel des Grottes de Han, souvent associé dans les souvenirs de visiteurs à la découverte du site. Sa silhouette et son bruit de ferraille faisaient le lien entre patrimoine naturel et mémoire industrielle.

Dans un contexte de concurrence accrue entre destinations, perdre un élément aussi distinctif peut affaiblir l’attractivité globale. Un parcours d’accrobranche, aussi dynamique soit-il, n’offre pas la même charge symbolique. Il répond à une demande de loisirs « actifs » et d’adrénaline, mais ne remplace pas l’empreinte patrimoniale d’un tram centenaire. Cette substitution illustre un basculement plus large du tourisme : de l’expérience contemplative et historique vers des offres plus formatées, proches des parcs de loisirs.

Sur le plan social, les licenciements confirment la fragilité du tissu touristique wallon. Cinq postes supprimés pour le tram, deux pour le Village Cocoon : ces chiffres peuvent sembler modestes à l’échelle d’une grande métropole, mais ils pèsent dans une commune qui dépend fortement des activités de loisirs et d’hébergement. Dans de tels territoires, chaque emploi direct entraîne des effets indirects sur la restauration, le commerce, les hébergements voisins.

Pour tempérer, la direction des Grottes de Han met en avant ses nouveaux projets, dont le parcours d’accrobranche qui a permis de créer deux emplois à durée indéterminée. L’argument est double : montrer que le site se réinvente et prouver qu’il ne s’agit pas d’un simple plan social, mais d’une réallocation des ressources vers des activités jugées plus porteuses. Cependant, le solde reste négatif en termes d’emplois, et tous les profils ne sont pas forcément transférables d’un ancien métier (conducteur, agent d’exploitation) vers une nouvelle activité sportive ou d’animation.

Patrimoine vicinal en sursis : une question de modèle, pas seulement d’émotion

La fin du tram des Grottes de Han s’inscrit dans une longue histoire de déclin du réseau vicinal en Belgique. La plupart des lignes locales ont été démantelées au fil du XXe siècle, ne laissant subsister que quelques tronçons transformés en chemins de fer touristiques. Dans certains pays européens, comme en Suisse ou en Alsace, des tramways ou trains historiques sont maintenus grâce à des modèles de financement mixtes, mêlant subventions publiques, billetterie touristique, partenariats privés et parfois bénévolat associatif.

À Han-sur-Lesse, aucune solution de ce type n’a abouti. La question se pose donc : pourquoi la Wallonie n’a-t-elle pas anticipé, dès la régionalisation, un cadre ou un fonds dédié à la préservation de ce patrimoine ferroviaire, au moins pour les sites à haute valeur touristique ? Le cas du tram des Grottes illustre une gouvernance fragmentée, où chaque acteur – Région, TEC, domaine privé, communes – agit dans son périmètre sans véritable stratégie commune de sauvegarde.

Certains observateurs estiment qu’un montage plus innovant aurait pu être exploré : partenariat public-privé, mécénat d’entreprises, participation accrue des visiteurs via des billets « solidaires », ou encore gestion partielle par une association d’amateurs de patrimoine ferroviaire. D’autres rétorquent que ces solutions, souvent utilisées ailleurs, nécessitent du temps, une volonté politique forte, et ne garantissent pas une viabilité durable face à des coûts aussi élevés.

Ce débat renvoie à un enjeu central : qui doit payer pour maintenir en vie des reliques industrielles devenues attractions touristiques ? Le contribuable via un opérateur public comme le TEC ? Les visiteurs via une augmentation des tarifs ? Les collectivités locales, déjà sous tension budgétaire ? Ou faut-il accepter que certains symboles, aussi attachants soient-ils, ne peuvent plus être maintenus sans déséquilibrer des comptes déjà fragiles ?

Entre nostalgie et reconversion, quel avenir pour le tourisme wallon ?

Au-delà du seul cas de Han-sur-Lesse, la disparition du tram pose la question de la trajectoire du tourisme en Wallonie. Les crises successives – attentats, puis pandémie de Covid-19, inflation – ont profondément bousculé les comportements de loisirs. Les hébergements atypiques comme le « glamping », dopés par les restrictions de voyage, ont vu la demande retomber une fois les frontières rouvertes, jusqu’à rendre certaines offres non rentables. C’est le cas du Village Cocoon, qui paye aujourd’hui ce retournement de tendance.

Face à ces incertitudes, de nombreux opérateurs misent sur des activités plus flexibles et plus facilement adaptables à la demande : accrobranche, parcs aventures, expériences nature modulables. Elles exigent des investissements importants, mais peuvent être réorientées plus rapidement qu’un tramway historique, lourd à entretenir et rigide par définition. Ce rééquilibrage, cependant, risque de lisser l’identité des destinations, en les rapprochant de standards internationaux de loisirs au détriment de leurs spécificités locales.

Dans le cas des Grottes de Han, la tension est particulièrement visible : d’un côté, la grotte elle-même, atout naturel majeur ; de l’autre, un ensemble de services et d’expériences qui doivent à la fois survivre économiquement et raconter une histoire singulière. Le tram jouait précisément ce rôle de liant entre nature, mémoire industrielle et imaginaire collectif. Sa disparition oblige le domaine à réinventer ce récit, sans cette pièce maîtresse.

À terme, plusieurs scénarios restent ouverts. Le matériel cédé par le TEC pourrait être conservé sur place comme élément muséographique, plutôt que comme mode de transport. Des initiatives citoyennes ou associatives pourraient tenter de le faire revivre de manière ponctuelle, ou dans un cadre plus limité. Mais pour l’instant, la décision est claire : le tram ne circulera plus, et ce vide symbolique alimente un débat plus large sur ce que la Wallonie veut – et peut – préserver de son héritage vicinal.

Entre impératifs budgétaires, exigences de mobilité moderne et quête d’une identité touristique forte, le dossier du tram des Grottes de Han agit comme un révélateur. Il met chacun face à un choix : accepter une forme de « nettoyage » du passé au nom de l’efficacité, ou inventer de nouveaux outils pour que les icônes d’hier puissent encore avoir leur place dans le paysage de demain.

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