The Voice Kids saison 3 : que révèle la performance de Roméo sur l’évolution des télécrochets pour enfants ?
En finale de The Voice Kids sur la RTBF, le jeune Roméo a retourné le studio avec une version jazz et groovy de « Joe le taxi » de Vanessa Paradis. Bien plus qu’un simple numéro de variété, cette prestation illustre la manière dont les télécrochets pour enfants ont changé de visage : on n’y cherche plus seulement de jolies voix, mais de véritables personnalités artistiques. Derrière le sourire et les paillettes, se posent pourtant des questions de fond sur la place de ces programmes dans le paysage culturel, et sur ce qu’ils offrent – ou non – à ces jeunes talents.
Roméo, ou comment un enfant impose déjà une « signature » musicale
En choisissant « Joe le taxi », tube emblématique de la fin des années 1980, Roméo aurait pu se contenter d’une reprise fidèle, taillée pour séduire la nostalgie des adultes. Il fait exactement l’inverse. Sa version, décrite comme « totalement revisitée, teintée de jazz et de groove », prend le contre-pied de l’original. D’emblée, son phrasé, son sens du rythme et ce « naturel désarmant » soulignés par la RTBF installent un univers bien à lui. Le public, comme les coachs, adhèrent instantanément.
La réaction de sa coach Alice résume ce basculement : « Je n’ai rien à te dire à part ‘fais du Roméo’. Tu as mis du soleil dans cette chanson. » Autrement dit, l’objectif n’est plus de reproduire au plus près un standard, mais d’y injecter une identité. Pour un enfant, cette exigence peut sembler vertigineuse : on ne lui demande pas seulement de chanter juste, mais d’avoir déjà une « patte », une couleur, un style reconnaissable.
Concrètement, cette montée en gamme artistique est encouragée par le dispositif même de l’émission. Coachs reconnus, travail sur les arrangements, mise en scène millimétrée : les candidats sont poussés à se différencier. Roméo s’inscrit dans cette logique, au même titre qu’Ilena – grande gagnante de la saison – ou d’autres finalistes qui, le même soir, osent Stromae, Céline Dion, Whitney Houston, Demi Lovato ou Louane. Derrière la compétition, c’est une véritable vitrine de ce que peut être un « jeune artiste » aujourd’hui : référencé, polyvalent, capable de naviguer entre les genres.
Un format qui façonne l’accès à la visibilité pour les jeunes talents
The Voice Kids s’inscrit dans une longue lignée de télécrochets, mais son positionnement jeunesse lui confère un rôle particulier. En Belgique francophone, la RTBF en a fait un pilier de son offre de divertissement familial. Semaine après semaine, la saison 3 a installé ces enfants et ados dans le salon de centaines de milliers de téléspectateurs. Pour eux, c’est une exposition médiatique d’une intensité que ne peuvent offrir ni les écoles de musique, ni les petites scènes locales.
En pratique, ce type d’émission démocratise l’accès à la visibilité artistique. Sans réseaux, sans label, des enfants venus de Namur, d’Andenne ou d’ailleurs peuvent se retrouver propulsés sur une grande scène télévisée. À l’issue de la saison, certains, comme Ilena, enregistrent un premier single, ouvrant la porte à des débuts de carrière. D’autres, à l’image de Roméo, marquent les esprits par une prestation singulière, qui pourra servir de carte de visite pour d’éventuels projets futurs.
Mais cette démocratisation n’est pas neutre. Elle repose sur un filtre puissant : celui du format télévisuel, de ses codes et de ses contraintes. La durée limitée des prestations, la nécessité du « moment télé », le montage, la scénarisation des émotions influencent fortement la manière dont ces jeunes talents se présentent. L’accès au public passe par une industrie du spectacle où la RTBF, en tant que média de service public, joue un rôle clé : offrir une plateforme, mais aussi arbitrer entre divertissement, ambition artistique et responsabilité envers des candidats mineurs.
Pression, émotion, protection : les zones grises de la médiatisation des enfants
Les images de la finale de The Voice Kids renvoient une impression de bienveillance : encouragements des coachs, sourires du public, émotions partagées. L’environnement est pensé pour être rassurant. Pourtant, la pression qui s’exerce sur ces jeunes artistes est réelle. Chaque note, chaque hésitation, chaque regard est scruté en direct, puis relu en boucle sur les plateformes de rattrapage. Pour un enfant ou un adolescent, cette exposition précoce soulève des questions de protection.
La première concerne la gestion de la notoriété soudaine. Après une finale très médiatisée, certains candidats voient leur quotidien bouleversé : sollicitations, regards des camarades, attentes familiales. Quand une gagnante enchaîne directement avec la sortie d’un single, l’aventure télé devient une rampe de lancement professionnelle, avec ce que cela implique d’agenda, de promotion, de réseaux sociaux. Comment, dans ce contexte, préserver un équilibre entre vie scolaire, vie privée et ambitions artistiques ?
La deuxième zone grise touche à la durée et à la nature de cette visibilité. Une finale, quelques vidéos virales, puis, parfois, le silence. Beaucoup d’anciens candidats de télécrochets, adultes comme enfants, témoignent d’une forme de « vide » post-émission : montée d’adrénaline, puis redescente brutale quand les projecteurs s’éteignent. Pour des mineurs, ce contraste peut être déstabilisant, surtout si aucun accompagnement structuré n’est prévu au-delà du programme.
Enfin, la logique du concours elle-même interroge. Les enfants sont mis en concurrence dans un dispositif où, à la fin, il ne reste qu’un ou une gagnante. Pour les finalistes non retenus, comme pour ceux éliminés en cours de route, l’expérience mêle apprentissage et frustration. À terme, la question qui se pose à un diffuseur public n’est pas seulement « le programme plaît-il ? » mais aussi : « comment encadre-t-on humainement ce que vivent ces jeunes à l’antenne et en dehors ? »
Entre école de scène et machine à émotions : quel apport culturel réel ?
Pour ses défenseurs, The Voice Kids joue le rôle d’une école de scène accélérée. Les enfants y apprennent le travail en équipe avec leur coach, découvrent le rapport au micro, la gestion du trac, l’importance des arrangements. Les performances de finale – Stromae revisité par Alba, Céline Dion réinterprétée par Nina ou Marion, Whitney Houston incarnée par Ilena, Demi Lovato portée par Mealyah – témoignent d’un niveau vocal et scénique impressionnant. Roméo, avec son « Joe le taxi » groovy, incarne cet apprentissage : il ne reprend pas seulement une chanson, il la raconte à sa façon.
Cependant, le format reste centré sur la reprise. Peu ou pas de compositions originales, peu d’espace pour l’écriture personnelle. L’expression artistique se fait à travers le prisme de grands standards, choisis pour parler au public le plus large possible. L’identité musicale des jeunes talents se construit donc dans un cadre balisé, où l’on valorise la capacité à surprendre et à émouvoir sur des morceaux déjà célèbres.
Ce choix n’est pas anodin. Il met en lumière une tension entre logique de spectacle et ambition culturelle. D’un côté, l’émission rend accessibles des répertoires variés à un jeune public, de Vanessa Paradis à Stromae, et peut susciter curiosité et vocations musicales. De l’autre, elle laisse dans l’ombre des pans entiers de la création émergente, des artistes locaux ou des répertoires moins formatés. Les écoles de musique, conservatoires et petites scènes continuent, en parallèle, un travail patient de formation et de découverte, bien moins médiatisé mais essentiel pour la vitalité du paysage musical.
Quel avenir pour les jeunes révélés par The Voice Kids ?
Une fois la saison terminée, la question centrale devient : et après ? La victoire d’Ilena et la sortie rapide de son single « À contre-courant » montrent que certains participants capitalisent immédiatement sur la notoriété acquise. Pour d’autres, l’impact est plus diffus : confiance en soi, expérience de scène, réseau de contacts, souvenirs partagés. La trajectoire de Roméo dépendra sans doute de la manière dont son entourage et d’éventuels partenaires musicaux sauront accompagner cette exposition.
Mais, à l’échelle du programme, c’est le bilan global qui importe. Combien d’anciens candidats parviennent réellement à construire une carrière musicale, même modeste ? Combien retournent à une pratique plus intime de la musique, dans une chorale, un groupe d’école, un cours privé ? Et surtout, quelle place The Voice Kids laisse-t-il aux autres voies d’accès à la scène : circuits associatifs, maisons de jeunes, dispositifs publics de soutien aux artistes ?
À terme, la RTBF, comme d’autres chaînes européennes, devra clarifier le rôle qu’elle assigne à ce type de format : simple divertissement familial bien huilé, laboratoire de talents, ou maillon d’une politique culturelle plus large. La prestation de Roméo, saluée pour sa créativité et son « soleil », rappelle que derrière chaque numéro se joue le début – ou non – d’une histoire artistique. Entre promesse, exposition et responsabilité, The Voice Kids reste un révélateur des tensions qui traversent aujourd’hui la médiatisation de l’enfance et la fabrique des artistes de demain.


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