À Tamines, la Maison des jeunes AROCA en péril : un symbole des fragilités du secteur associatif
Menacée de faillite, la Maison des jeunes AROCA de Tamines, à Sambreville, cristallise depuis quelques jours une vague de soutien sur les réseaux sociaux. Derrière ce lieu de rencontres et d’accompagnement pour les jeunes se joue bien plus que le sort d’une seule ASBL : c’est tout un modèle de solidarité locale, déjà fragilisé par les crises successives, qui se retrouve sous pression. À la veille d’une interpellation décisive au conseil communal, l’avenir de la structure pose avec acuité la question du financement des maisons de jeunes et, plus largement, du tissu associatif en Wallonie.
Une maison de jeunes au cœur de la vie locale, rattrapée par les chiffres rouges
À Tamines, la Maison des jeunes AROCA n’est pas un équipement parmi d’autres. Pour de nombreux jeunes, elle a été – et reste – un refuge, un lieu de socialisation et parfois une planche de salut. Sur Facebook, l’histoire de Maxime, venu à 16 ans après de graves difficultés familiales, illustre ce rôle de filet de sécurité : « Aujourd’hui, je prends la parole parce que la Maison des Jeunes AROCA de Tamines est en grand danger. Et pour moi, ce n’est pas juste un bâtiment ou une ASBL : c’est une partie de ma vie », écrit-il, en remerciant les animateurs qui l’ont aidé à « devenir adulte ». Des dizaines d’autres témoignages de ce type ont afflué ces derniers jours.
Concrètement, la MJ propose ce que de nombreuses structures similaires offrent en Wallonie : un espace libre où se rencontrer, des activités socioculturelles, mais aussi un accompagnement plus individualisé pour des jeunes en rupture ou en difficulté. La stabilité de l’équipe – certains y travaillent depuis plus de 15 ans – renforce ce rôle de repère. Pour les pouvoirs publics comme pour les familles, ces maisons sont souvent perçues comme des alternatives de proximité à des dispositifs plus institutionnels, donc plus coûteux et parfois plus stigmatisants.
Mais ce travail de fond repose sur un équilibre financier extrêmement fragile. Dans le cas d’AROCA, les dettes se sont accumulées au point de menacer à court terme le paiement des salaires. L’ASBL doit près de 120 000 euros à l’ONSS et plus de 100 000 euros de subsides doivent être remboursés, liés à des formations non réalisées pendant la période Covid. À cela s’ajoutent l’inflation, la hausse des coûts énergétiques dans un bâtiment important, et l’absence de marges pour dégager des revenus propres à la hauteur des dépenses. « La vraie menace de ne plus pouvoir payer les salaires dans les mois à venir a fait qu’à un moment donné, la faillite a été conseillée », résume le délégué syndical et animateur Jacky Beaufays.
Des dettes individuelles, des causes systémiques : le modèle des ASBL jeunesse en question
Sur le papier, la situation d’AROCA s’explique par des éléments précis : un impayé ONSS, un subside à rembourser, des charges fixes qui explosent. Mais, en pratique, elle s’inscrit dans une série de fragilités propres au secteur associatif et aux maisons de jeunes en particulier.
D’abord, le financement est multiple et conditionnel. Une MJ dépend à la fois de subsides communaux, régionaux, de la Fédération Wallonie-Bruxelles et parfois de projets ponctuels. Chaque enveloppe est liée à des objectifs ou des actions précises, souvent contrôlées a posteriori. Dans le cas d’AROCA, les formations prévues durant la période Covid n’ayant pas pu être organisées, le subside concerné doit être restitué, ce qui transforme un soutien en dette. Cette logique vaut pour de nombreuses structures : la moindre perturbation – crise sanitaire, restrictions budgétaires, retards de paiement – fait dérailler des budgets déjà tendus.
Ensuite, la crise énergétique de 2021-2023 a particulièrement frappé les associations occupant des locaux étendus, mal isolés, avec de longues plages d’ouverture. L’explosion des factures, combinée à une inflation générale, a réduit les marges de manœuvre de structures qui ne peuvent pas répercuter leurs coûts sur des tarifs d’entrée, sous peine d’exclure les publics les plus précaires qu’elles visent précisément à soutenir. À Tamines comme ailleurs, les hausses de charges ont donc été absorbées en différant des paiements, notamment sociaux, jusqu’à créer un effet boule de neige.
Enfin, le contexte politique et budgétaire pèse lourd. Les dernières années ont été marquées par des économies dans les secteurs de la jeunesse, de la culture, de l’enfance ou du sport en Fédération Wallonie-Bruxelles. À Bruxelles, l’absence de gouvernement a déjà fragilisé de nombreuses ASBL dépendant de décisions et de budgets retardés. En Wallonie, les communes sont, elles aussi, soumises à des contraintes financières plus fortes. Dans ce cadre, chaque coup de pouce supplémentaire demandé pour « sauver » une structure se heurte à la question : jusqu’où les pouvoirs locaux peuvent-ils aller sans mettre eux-mêmes en péril leur équilibre budgétaire ?
Entre mobilisation citoyenne et arbitrages politiques, un test grandeur nature pour Sambreville
La mobilisation en faveur de la Maison des jeunes de Tamines a pris, ces derniers jours, une ampleur inédite. Messages, vidéos, récits de parcours de vie transformés par la MJ : les réseaux sociaux se sont mués en tribune pour rappeler le rôle irremplaçable de la structure. Pour certains, l’enjeu dépasse la seule défense d’un service : il s’agit de faire entendre la voix d’une jeunesse souvent peu visible dans les débats budgétaires locaux.
Face à cette pression, les administrateurs d’AROCA espèrent un « plan de sauvetage ». Matteo Pisano, administrateur de la MJ, synthétise les priorités : « L’espoir est clair, il est double. C’est premièrement de pouvoir défendre les travailleurs dans leur poste (…) Et le second, c’est de préserver le rôle essentiel qu’a la MJ actuellement et qu’a eu la MJ ». Sans aide rapide, le spectre de licenciements – « un quart, une moitié ou les trois quarts de l’équipe » – est clairement évoqué.
Le rendez-vous clé est fixé au 2 février, lors du conseil communal de Sambreville. L’ASBL compte y interpeller la majorité pour obtenir un soutien financier exceptionnel. Le bourgmestre, Olivier Bordon, a déjà affiché une position de principe : « Il faut à tout prix la sauver. Le collège communal sera aux côtés des travailleurs et de cette structure pour trouver une solution et faire perdurer longtemps ce bel outil qui apporte du bien à notre jeune population locale. » Cependant, la nature et l’ampleur de ce soutien restent à définir : somme unique pour apurer une partie des dettes ? Plan étalé dans le temps ? Conditionnalités imposées en matière de gestion et de gouvernance ?
En pratique, les élus sambrevillois se retrouvent face à un dilemme récurrent. D’un côté, la pression citoyenne et l’utilité sociale manifeste de la MJ plaident pour une intervention forte. Fermer ou laisser dépérir un tel lieu alors que les témoignages de jeunes en difficulté se multiplient serait politiquement coûteux et socialement lourd de conséquences. De l’autre, la commune doit éviter d’ouvrir une boîte de Pandore : en aidant massivement une ASBL très endettée, elle crée un précédent qui pourrait être invoqué par d’autres structures en difficulté. Dans une période d’austérité relative, chaque euro injecté ici risque d’être âprement discuté ailleurs.
Ce que la crise d’AROCA révèle : un filet social local sous tension
La situation de la Maison des jeunes de Tamines n’est ni totalement isolée ni entièrement typique. Elle cumule plusieurs facteurs aggravants – dettes sociales, subside à rembourser, hausse des coûts fixes – mais renvoie surtout à un problème plus large : celui de la soutenabilité à long terme du modèle des ASBL de proximité.
Dans de nombreuses villes de Wallonie et de Bruxelles, les associations agissent comme un prolongement discret de l’action publique : elles accompagnent les jeunes, désamorcent des conflits familiaux, travaillent à la prévention de la délinquance, créent du lien dans des quartiers parfois fragilisés. Leur impact, difficile à mesurer en chiffres, se lit dans des trajectoires personnelles comme celle de Maxime. En ce sens, le « retour sur investissement » est social avant d’être financier : éviter une marginalisation, une spirale judiciaire, un décrochage scolaire durable représente un gain pour la collectivité, mais ce gain ne figure nulle part dans les budgets.
Pour autant, ces structures restent soumises à une logique de marché imparfaite : elles doivent équilibrer leurs comptes, absorber des chocs externes, respecter leurs obligations sociales, tout en dépendant d’un financement public fragmenté, peu prévisible et parfois revu à la baisse. L’impayé ONSS d’AROCA renvoie d’ailleurs à une question sensible : comment en est-on arrivé là sans que des mécanismes d’alerte ne déclenchent plus tôt un accompagnement ou une restructuration ? La tentation, pour certains, sera d’y voir un problème de gestion interne. Mais se limiter à ce seul angle reviendrait à ignorer l’arrière-plan : une succession de crises (sanitaire, énergétique, budgétaire) qui a mis à nu la fragilité de dizaines de petites et moyennes ASBL.
À terme, plusieurs scénarios se dessinent. Le premier est celui du sauvetage à court terme, permis par la commune et peut-être par d’autres niveaux de pouvoir, assorti de mesures de redressement et d’un suivi plus étroit. Le second serait une fermeture pure et simple, avec un transfert hypothétique de certaines missions vers d’autres services déjà saturés. Entre ces options, une voie intermédiaire pourrait consister à redimensionner la structure, mutualiser des locaux avec d’autres acteurs, revoir le périmètre des activités. Mais chaque ajustement comporte un risque : celui de vider progressivement la MJ de ce qui fait sa force, à savoir la proximité, la continuité et la confiance construite avec les jeunes.
Au-delà de Tamines, la décision de Sambreville sera scrutée par d’autres communes et par le milieu associatif. Elle illustrera la réponse locale à une question nationale : dans un contexte de moyens limités et d’économies répétées, quel prix la collectivité est-elle prête à payer pour maintenir, à quelques rues de chez elle, ces lieux modestes où se joue souvent, loin des projecteurs, une partie de l’avenir des jeunes les plus vulnérables ?


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