Roger Laboureur, la voix d’un pays et le cœur d’une ville
La disparition de Roger Laboureur, à 90 ans, tourne une page de l’histoire du sport belge et de la RTBF. Mais à Andenne, sa ville natale, ce n’est pas seulement un commentateur légendaire que l’on pleure : c’est un voisin, un ami, un professeur d’histoire devenu conteur national. Entre mémoire locale et patrimoine médiatique, son parcours interroge la place des figures emblématiques du service public dans une époque où les voix se succèdent à toute vitesse.
D’un professeur d’histoire à une voix nationale
Avant de faire vibrer des stades entiers à travers un micro, Roger Laboureur faisait vivre les amphithéâtres d’Andenne. Professeur d’histoire, il s’y forge une réputation de narrateur hors pair. Claude Eerdekens, bourgmestre de la ville pendant un demi-siècle, le décrit comme « un professeur d’histoire qui racontait, un narrateur d’exception », allant jusqu’à le comparer à Stéphane Bern pour son art de tenir un auditoire en haleine. Concrètement, ce talent de conteur est le fil rouge de sa trajectoire : il passera presque naturellement de la salle de classe à la cabine de commentaire.
À la RTBF, où il passera 33 ans, cette capacité à « raconter » le sport, davantage qu’à le décrire, fera de lui une figure à part. Ses expressions, sa verve, sa manière de transformer un match en récit partageront le quotidien de plusieurs générations de téléspectateurs. Dans un paysage audiovisuel encore dominé par quelques grandes voix, Roger Laboureur s’impose comme l’une de celles qui incarnent le service public : identifiable, familière, stable.
Sa propre relation au métier, qu’il qualifiait de « beau » au point d’expliquer qu’ »il [lui] a fallu des mois pour oublier ce beau métier » après l’avoir quitté, illustre l’intensité de cet engagement. À une époque où la carrière médiatique se pense parfois de façon plus fragmentée, son parcours linéaire et fidèle éclaire une autre manière d’habiter le journalisme sportif : celle de la vocation au long cours.
À Andenne, un « Monsieur » avant d’être une star de la télé
Si la Belgique se souvient de l’homme de télévision, Andenne, elle, se souvient d’abord de Roger. Dans les rues de la cité des Ours, les témoignages convergent : un homme « joyeux », « bon », toujours « souriant ». Les habitants évoquent son humour, ses fameuses expressions, mais aussi une certaine allure : « Il avait un air assez sympa et quand même très digne. C’était toujours un Monsieur, même s’il avait des difficultés à marcher à la fin », raconte une passante.
Le portrait qui se dessine est celui d’une célébrité qui n’a jamais pris la pose. Au café du centre-ville, on se souvient des samedis midi où une vingtaine de copains l’attendaient, de son petit verre de bière fétiche, des rituels amicaux qui, semaine après semaine, cimentaient un lien concret avec la communauté. Aujourd’hui, un ami de longue date, Michel, s’installe symboliquement à sa place, avec l’aval que Roger lui aurait donné : ce genre de détail ne relève pas seulement de l’anecdote, il dit la façon dont une figure médiatique peut incarner, au quotidien, une forme de proximité et de continuité sociale.
Les commerçants, eux, parlent d’un homme disponible, jamais avare de temps ou de conseils. Quand l’un d’eux sollicite de l’aide pour rédiger un courrier ou lancer une gaufrerie, la réponse est invariable : « Mais viens, mais viens ». À la question « Qu’est-ce que je te dois ? », la réponse de Roger tombe, définitive : « Ton amitié me suffit ». Cette scène, rapportée par un commerçant, condense l’image laissée par le commentateur : la popularité sans la distance, l’autorité sans la morgue.
En pratique, cette présence discrète mais constante dans la vie locale explique l’émotion qui saisit Andenne au moment de son décès. La décision de la ville d’ouvrir un registre de condoléances illustre ce double statut : hommage à une personnalité nationale, mais aussi reconnaissance d’un citoyen qui n’a jamais cessé d’être « du coin ».
Une figure du service public à l’heure de la télévision de masse
Roger Laboureur appartient à une génération de journalistes sportifs qui ont façonné l’ADN de la télévision publique francophone. Dans les années où la RTBF s’impose comme le média de référence pour le sport, ces commentateurs deviennent bien plus que des voix de fond : ils sont des repères. À une époque sans réseaux sociaux, sans flux vidéo démultipliés, ce sont eux qui cadrent l’événement, en donnent le ton, le rythme, l’émotion.
Laboureur incarne un modèle particulier : celui d’un journaliste capable de conjuguer rigueur et connivence, connaissance du jeu et sens de la formule. Ses commentaires, aujourd’hui exhumés dans les podcasts et archives vidéo, témoignent d’un style où l’on prend le temps de construire une ambiance, de poser des silences, de laisser le direct respirer. Ce rapport au temps, moins pressé, contraste avec le débit et la surenchère d’analyses qui caractérisent certaines retransmissions actuelles.
Mais au-delà du style, son parcours éclaire le rôle du service public dans la construction d’une culture sportive commune. En Belgique, comme ailleurs en Europe, ces « voix de la nation » ont contribué à créer des souvenirs partagés : un but, une victoire, une défaite deviennent, grâce à elles, des épisodes de mémoire collective. En ce sens, la mort de Roger Laboureur dépasse la simple disparition d’un individu : elle rappelle que le patrimoine d’un média se compose aussi de timbres de voix, d’intonations, de tics de langage que chacun peut reconnaître des décennies plus tard.
Cependant, cette mémoire reste fragile. Elle repose largement sur les archives audiovisuelles, sur la capacité des chaînes à préserver, classer et rendre accessibles ces moments. Les hommages rendus par la RTBF, via émissions spéciales et rediffusions, montrent une volonté de valoriser cet héritage. Mais ils posent aussi une question de fond : que restera-t-il, à terme, de ces années de direct lorsque la consommation d’images se fera presque exclusivement via des plateformes et des extraits ultra-courts ?
Transmission, mémoire et fin d’un monde médiatique
La disparition de Roger Laboureur met également en lumière un enjeu de transmission. Son talent de conteur, son rapport au public, sa capacité à vulgariser sans simplifier sont autant de compétences qui, dans un secteur en perpétuelle mutation, restent précieuses. Pourtant, cette expertise a souvent été peu formalisée : elle se transmettait par compagnonnage, par observation, dans les couloirs et cabines de la RTBF plutôt que dans des programmes structurés de mentorat.
À l’heure où les rédactions renouvellent leurs effectifs et adaptent leurs formats aux usages numériques, une question se pose : comment faire vivre ce « savoir-faire Laboureur » dans un environnement où la priorité va souvent à la rapidité de diffusion, à la production de clips courts et au commentaire en temps réel sur les réseaux sociaux ? L’enjeu n’est pas de figer un style, encore moins de sacraliser une époque, mais de s’interroger sur ce qui, dans ces parcours au long cours, peut inspirer les nouvelles générations de journalistes sportifs.
Dans les villes comme Andenne, une autre forme de transmission se joue. L’ouverture d’un registre de condoléances, l’évocation de ses habitudes au café, les récits des commerçants participent à construire un récit local autour de sa personne. À terme, ce type de mémoire pourrait trouver sa place dans les outils de valorisation du patrimoine communal : expositions, capsules vidéos, travail avec les écoles. Car derrière la figure du commentateur, il y a un visage plus large : celui d’un citoyen dont la trajectoire relie intimement un territoire, une institution publique et une communauté d’auditeurs.
Ce moment de deuil collectif rappelle enfin que la télévision de masse, avec ses grandes voix indiscutées, appartient de plus en plus au passé. Aujourd’hui, la parole sportive se fragmente entre consultants, influenceurs, créateurs de contenu, commentateurs de jeux vidéo et analystes spécialisés. Dans ce paysage éclaté, la nostalgie pour des figures comme Roger Laboureur dit aussi un besoin de repères durables, de voix que l’on suit sur une vie entière et non quelques saisons.
Ce que révèle l’émotion suscitée par sa disparition
L’onde de réactions à la mort de Roger Laboureur éclaire, en creux, les attentes du public envers ceux qui commentent le sport. D’un côté, l’on salue son incroyable popularité, de l’autre, on insiste sur son incroyable humilité. Cette association, relevée par ses collègues de la RTBF eux-mêmes, est au cœur de l’attachement qu’il suscite : être partout sans jamais donner l’impression d’écraser l’écran, être reconnu sans chercher à être une star.
Concrètement, cela se traduit par des souvenirs où la personne compte autant, sinon plus, que la performance professionnelle. On ne cite pas seulement ses phrases cultes, on raconte un conseil donné pour un courrier, une plaisanterie au comptoir, un « mais viens » lancé à quelqu’un en difficulté. Dans une époque de personnalisation extrême et d’ego-systèmes médiatiques, cette figure d’un journaliste à la fois central et modeste offre un contrepoint saisissant.
La réaction d’Andenne, qui « pleure Roger Laboureur », dit quelque chose de plus large : la place que peuvent encore occuper des figures du service public dans la cohésion sociale. Quand un commentateur sportif devient un élément du récit d’une ville, c’est qu’il a dépassé son simple rôle de voix du direct pour devenir, à sa manière, un acteur de la vie commune.
À terme, la manière dont la RTBF, la ville d’Andenne et, plus largement, le public belge feront vivre cette mémoire dira si l’on considère ces grandes voix comme de simples souvenirs télévisuels ou comme des pièces d’un patrimoine collectif à part entière. La formule qu’il aimait employer à propos de son métier, et la difficulté à le « quitter », résonne alors comme un écho à ce moment de deuil : ce n’est peut-être pas lui qui aura du mal à quitter la mémoire des Belges, mais bien les Belges qui auront du mal à « oublier ce beau métier » tel qu’il l’incarnait.


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