Tags d’extrême droite à l’IATA de Namur : un acte de vandalisme qui interroge le climat scolaire
Une trentaine de tags d’extrême droite, des vitres brisées, des portes fracturées : dans la nuit de dimanche à lundi, l’Institut d’enseignement des arts, techniques, sciences et artisanats (IATA) de Namur a été la cible d’un vandalisme ciblé et idéologique. Au-delà du choc immédiat pour la communauté scolaire, cet épisode s’inscrit dans un climat européen marqué par une visibilité accrue des symboles d’extrême droite et pose des questions sensibles sur la sécurité, la cohésion et la mission démocratique de l’école.
Alors que l’équipe pédagogique se préparait à rejoindre une manifestation à Bruxelles, une partie du personnel a dû rester sur le site pour effacer les graffitis et remettre les lieux en état. L’enquête policière ne fait que commencer, mais l’incident relance un débat plus large : comment protéger les établissements d’enseignement sans transformer l’école en forteresse, et comment répondre pédagogiquement à ces signes de radicalisation?
Une école prise pour cible à l’aube : ce que l’on sait des faits
Les dégradations ont été découvertes tôt dimanche matin par l’équipe pédagogique de l’IATA. Sur l’ensemble du site, la direction parle d’« environ trente tags » d’extrême droite, répartis sur plusieurs bâtiments. À ces inscriptions s’ajoutent des fenêtres brisées, des portes fracturées et des poubelles renversées. Le mode opératoire évoque une action rapide, menée en fin de nuit ou tout début de matinée, quand le site est vide et peu surveillé.
« L’équipe est sous le choc. Il y avait environ trente tags. Il y en avait un peu partout sur tout le site », témoigne la directrice, Marylène Mathias. La scène contraste brutalement avec le quotidien d’un établissement voué à la formation aux métiers techniques et artisanaux, rarement exposé à ce type de mise en scène idéologique.
Concrètement, une dizaine de membres du personnel ont passé la journée de dimanche à nettoyer les murs, à effacer les tags et à sécuriser les espaces dégradés avec l’aide d’ouvriers. Cette réaction immédiate répond à une double préoccupation : limiter l’impact psychologique sur les élèves et éviter que les symboles extrémistes restent visibles sur un site public. La police a été prévenue, s’est rendue sur place pour constater les dégâts et a ouvert une enquête. « On ne sait pas qui a fait ça, mais l’enquête démarre », indique la direction, relayant la prudence des autorités.
Sur le plan pratique, l’incident tombe à un moment particulier : le lundi est une journée de délibérations, avec peu d’élèves attendus, ce qui donne un court répit à l’établissement. Les cours doivent reprendre normalement mardi. Cette continuité affichée vise à rassurer, tout en masquant à peine la sidération interne.
Un geste isolé ou symptôme d’une radicalisation banalisée ?
À ce stade, rien ne permet d’identifier les auteurs ni leurs motivations précises. Mais la nature des tags – explicitement d’extrême droite, selon la direction – renvoie à un phénomène plus large : la multiplication, en Belgique comme ailleurs en Europe, de graffitis, collages d’autocollants et autres marquages à forte charge idéologique dans l’espace public, et de plus en plus souvent dans ou autour des écoles.
En Belgique, les services de renseignement et plusieurs études pointent depuis plusieurs années une visibilité accrue de l’extrême droite, sous des formes variées : partis politiques, groupuscules, collectifs en ligne, mais aussi actions symboliques ponctuelles. Il ne s’agit pas nécessairement d’actions organisées par des structures constituées : de petits groupes d’individus, voire des mineurs, peuvent s’inspirer de codes et de slogans repérés sur les réseaux sociaux. Les murs d’une école deviennent alors le support d’un message politique ou identitaire, sans que les auteurs mesurent toujours les conséquences.
La question clé reste de savoir si l’attaque contre l’IATA s’inscrit dans une série d’incidents locaux ou régionaux, ou si elle relève d’un « coup » isolé. Dans plusieurs pays voisins, on a déjà observé des vagues de tags coordonnés signés d’une même mouvance, comme en France ou en Allemagne, où des établissements scolaires et universitaires ont été régulièrement visés. En l’absence d’éléments publics sur l’enquête, toute extrapolation serait hasardeuse, mais la répétition d’actes idéologiquement marqués dans le paysage européen nourrit une inquiétude partagée parmi les acteurs éducatifs.
Certains experts mettent toutefois en garde contre une surréaction médiatique qui donnerait une caisse de résonance disproportionnée à quelques individus. La difficulté est là : ne pas minimiser la gravité des faits – des symboles de haine sur les murs d’une école – sans pour autant les transformer en tribune involontaire pour ceux qui les ont commis.
L’école, cible symbolique dans la bataille des idées
Si les établissements scolaires sont de plus en plus pris pour cible, c’est aussi parce qu’ils incarnent, dans les démocraties européennes, un espace de socialisation et de transmission de valeurs : égalité, pluralisme, esprit critique. Autant de principes que rejettent, au moins en partie, les idéologies d’extrême droite qui valorisent au contraire la hiérarchie, l’exclusion de certains groupes et une vision identitaire de la société.
Dans ce contexte, le choix d’une école comme support de slogans ou de symboles extrémistes n’est pas anodin. Il s’agit d’occuper symboliquement un lieu clé de la formation des citoyens, mais aussi de provoquer un sentiment d’insécurité, voire de division, parmi les élèves et le personnel. L’épisode namurois intervient en outre dans un établissement d’enseignement technique et artisanal, qui accueille souvent un public socialement diversifié, parfois plus vulnérable face aux discriminations et aux discours de stigmatisation. Cela renforce encore le caractère problématique d’un marquage idéologique d’extrême droite dans un tel cadre.
En pratique, la direction et les enseignants se retrouvent face à un double défi. D’une part, ils doivent rassurer et garantir des conditions d’apprentissage sereines, en affichant un retour rapide à la normale. D’autre part, ils sont poussés à intégrer ces événements dans un travail pédagogique sur la démocratie, la haine, l’intolérance et la radicalisation. Comment parler de ces tags en classe ? Faut-il les montrer, les décrire, ou au contraire les tenir à distance ? Comment donner la parole aux élèves, sans banaliser ni dramatiser ? Autant de questions auxquelles chaque établissement doit répondre avec ses propres ressources, parfois limitées.
Le traumatisme n’est pas à négliger. Même si les graffitis ont été effacés avant le retour des élèves, le fait de savoir que des individus ont circulé de nuit dans les couloirs, fracturé des portes, brisé des vitres et laissé des messages de haine peut affecter durablement le sentiment de sécurité. Le choc est d’abord celui des adultes – « l’équipe est sous le choc », insiste la direction –, mais il se répercutera inévitablement sur les jeunes, qui entendent, voient, commentent.
Sécuriser sans bunkeriser : quelles réponses pour les établissements scolaires ?
Face à ce type d’acte, la tentation est grande de renforcer massivement la sécurité : caméras supplémentaires, clôtures plus hautes, accès filtrés, rondes régulières. Beaucoup d’arguments plaident en ce sens : la nécessité de dissuader les auteurs, de faciliter leur identification par la police, mais aussi de rassurer parents, élèves et personnel. Dans plusieurs pays européens, les établissements ayant connu des dégradations idéologiques ont d’ailleurs revu à la hausse leurs dispositifs de surveillance.
Cependant, cette logique de sécurisation accrue a ses limites. Elle a un coût financier important pour des écoles déjà contraintes budgétairement. Surtout, elle risque de transformer en profondeur le climat scolaire. Une école bardée de caméras et de portiques peut rassurer, mais aussi envoyer aux élèves un message implicite de méfiance et de menace permanente. L’équilibre à trouver est délicat : comment renforcer la sécurité matérielle sans éroder la confiance et l’ouverture qui font partie intégrante de la mission éducative ?
Plusieurs voix, dans le monde éducatif, plaident pour des réponses qui complètent la sécurité par la prévention : programmes d’éducation civique renforcés, interventions de spécialistes sur les mécanismes de radicalisation, espaces de parole pour les élèves, travail spécifique sur les discours de haine en ligne. L’idée est que la meilleure « barrière » contre l’extrémisme ne se joue pas seulement sur les murs ou les grilles, mais dans la capacité des jeunes à reconnaître, questionner et rejeter ces idéologies.
À l’échelle des pouvoirs publics, l’incident de l’IATA repose également la question des moyens alloués à la lutte contre l’extrémisme dans et autour des écoles. Il ne s’agit pas seulement de financer des caméras, mais aussi des formations pour les équipes éducatives, des dispositifs d’accompagnement psychologique, et des campagnes de sensibilisation. La manière dont les autorités régionales et communautaires réagiront à cet épisode sera observée de près par d’autres établissements confrontés à des tensions similaires, même si elles ne s’expriment pas toujours de façon aussi spectaculaire.
Un test pour la communauté éducative : tenir le cap démocratique
En apparence, l’IATA de Namur reprendra son rythme habituel dès mardi : les élèves reviendront, les cours se dérouleront, les vitres cassées seront remplacées. Mais derrière cette « normalité » affichée, l’établissement devra gérer sur le long terme les traces d’un acte qui ne relève pas seulement du vandalisme matériel, mais aussi d’une tentative d’imposer, par la peur et la provocation, un discours politique extrême dans un lieu d’apprentissage.
La manière dont la communauté éducative répondra à cet événement – direction, enseignants, élèves, parents – sera déterminante. Elle pourra choisir de minimiser, au risque de laisser s’installer un flou sur la gravité des idéologies en cause. Ou au contraire de transformer cet incident en point de départ d’un travail collectif sur la démocratie, la tolérance et la résistance aux discours de haine.
À terme, c’est un enjeu plus large qui se dessine : l’école peut-elle rester un espace protégé dans une société où les tensions politiques, identitaires et sociales se durcissent ? Les tags d’extrême droite sur les murs de l’IATA sont peut-être l’œuvre de quelques individus, non représentatifs de l’ensemble de la société. Mais ils rappellent avec force que les débats les plus clivants de notre époque n’épargnent plus les lieux où se forgent les citoyens de demain. La réponse qui sera apportée, à Namur comme ailleurs, dira beaucoup de la capacité des institutions éducatives à tenir le cap démocratique dans un paysage de plus en plus polarisé.


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