Les producteurs de lait inquiets face à l’effondrement brutal des prix : « Nous allons vers une crise encore plus grave que celle de 2015 »

par | 2 Fév 2026 | Faits divers namurois

Lait à prix cassés : pourquoi la filière wallonne redoute une crise « plus grave que 2015 »

En quelques mois, le prix du lait payé aux producteurs wallons s’est effondré, passant de plus de 55 centimes à moins de 35 centimes le litre. Derrière cette baisse spectaculaire, un marché mondial saturé et un enchaînement de crises sanitaires et climatiques. Pour de nombreuses exploitations, notamment les plus jeunes et les plus endettées, la question n’est plus de gagner leur vie, mais de savoir combien de temps elles pourront encore tenir.

Un effondrement en six mois : du boom artificiel au retour brutal à la réalité

Jusqu’au début de l’année 2025, la filière laitière wallonne sortait d’une période qualifiée de « faste » par les syndicats agricoles. Entre juillet 2024 et janvier 2025, le prix du litre de lait était passé d’environ 45 à plus de 56 centimes, selon les chiffres du Collège des producteurs. Cette hausse, exceptionnelle à l’échelle d’un secteur habitué aux marges serrées, ne résultait pourtant pas d’une demande explosive, mais d’une crise sanitaire : la Fièvre Catarrhale Ovine, plus connue sous le nom de FCO.

Cette maladie avait lourdement touché les cheptels en 2024 et 2025. Avortements en série, lactations en baisse, animaux affaiblis : la production de lait s’est contractée de manière brutale. Concrètement, cette offre réduite a mécaniquement tiré les prix vers le haut. Beaucoup d’exploitations ont alors soufflé, certaines ont investi, d’autres ont transmis leurs fermes à des jeunes en s’appuyant sur ces cours élevés pour boucler leurs plans de financement.

Mais ce « bol d’air » a été de courte durée. À mesure que les troupeaux se reconstituaient, que les vêlages repartaient à la hausse et que les lactations se normalisaient, la production a de nouveau grimpé. En parallèle, les conditions fourragères se sont améliorées et certains éleveurs, comme Quentin Goffinet à Malmedy, ont vu leur volume de lait augmenter de 10 % en quelques mois. Le marché, lui, n’a pas suivi.

La courbe des prix a commencé à plonger : 51 centimes le litre en septembre, 49 en octobre, 44 en novembre. Fin janvier 2026, le seuil des 35 centimes est brisé. Les syndicats parlent d’un « prix de crise », d’autant plus alarmant que le contexte n’est plus celui de 2015 : les charges ont explosé, notamment le coût du matériel agricole, estimé en hausse d’environ 30 % depuis 2019.

Un marché mondial saturé : hausse de la production et repli de la demande

Si les producteurs belges ressentent directement la chute, sa source est largement internationale. Une grande laiterie active en Wallonie résume la situation : le marché mondial est « inondé » de lait. Les États-Unis et la Nouvelle-Zélande, deux géants exportateurs, maintiennent une production soutenue. En Europe, la sortie de crise de la FCO a provoqué un rattrapage marqué. Selon le Collège des producteurs, la production mondiale de lait aurait augmenté d’environ 4 % en quelques mois.

En soi, une hausse de 4 % peut paraître modeste. Mais sur un marché agricole déjà tendu, où les matières premières se vendent souvent à quelques centimes près, ce type de surplus suffit à faire basculer l’équilibre. Surtout lorsque la demande ne suit pas la même trajectoire. C’est le cas de la Chine, qui s’oriente davantage vers l’autosuffisance laitière et réduit ses importations. Moins d’achats chinois, plus de lait disponible ailleurs : la pression à la baisse sur les prix s’accroît.

Cette dynamique est typique des marchés de matières premières : une phase de pénurie liée à une crise (ici sanitaire), suivie d’un rebond de la production qui dépasse les besoins, et provoque à son tour un effondrement des prix. La difficulté, pour les producteurs, est que ces cycles s’accélèrent et se combinent désormais avec d’autres aléas, notamment climatiques. La qualité des fourrages, les rendements des prairies et la santé des troupeaux deviennent plus volatils, compliquant encore la planification.

Face à ce trop-plein, certaines laiteries européennes tentent de lisser le choc en transformant le lait en poudre ou en beurre, pour les stocker et espérer les écouler lorsque les cours remonteront. Mais cette stratégie reste une rustine. Quand les prix repartent à la hausse, l’arrivée sur le marché de ces stocks relance automatiquement une pression baissière. Autrement dit, le stockage temporise la crise sans la résoudre en profondeur.

Produire à perte : le casse-tête des éleveurs, surtout les plus jeunes

Sur le terrain, les chiffres sont implacables. Les syndicats estiment le coût réel de production du lait, avant rémunération du travail de l’exploitant, entre 40 et 43 centimes le litre. En dessous, le producteur travaille à perte. Or les prix payés sont désormais passés sous les 35 centimes, avec la crainte exprimée par plusieurs acteurs qu’ils tombent sous les 30 centimes, un niveau plus vu depuis la crise de 2015.

La situation est d’autant plus tendue que les charges structurelles ont fortement augmenté. Investir dans un nouveau tank à lait, un robot de traite, des bâtiments aux normes, une flotte de matériel plus sobre énergétiquement ou conforme aux exigences environnementales coûte aujourd’hui bien plus cher qu’il y a dix ans. Ces engagements, pris à l’époque où le litre se vendait plus de 50 centimes, sont désormais à honorer avec des recettes amputées d’un tiers.

Les jeunes agriculteurs sont en première ligne. Beaucoup ont repris des fermes ou agrandi leurs exploitations au moment où les prix semblaient durablement meilleurs. Avec des plans d’affaires construits sur des hypothèses de marché plus optimistes, ils se retrouvent aujourd’hui avec des annuités importantes et une marge de manœuvre quasi nulle. Les syndicats insistent : ce sont ces exploitations, souvent techniquement performantes mais très endettées, qui risquent de tomber les premières.

La faillite d’une ferme laitière ne se résume pas à un simple changement d’activité. Il s’agit d’un tissu économique et social qui se délite : emplois directs et indirects, entretien du paysage, vitalité des villages ruraux. À terme, une vague de cessations pourrait entraîner un exode rural renforcé et une concentration de la production dans un nombre réduit de grandes structures, plus capitalisées, mais aussi plus éloignées du modèle de ferme familiale qui reste central en Wallonie.

L’Europe sous pression : entre souvenir de 2015 et risque d’inaction

La référence revient souvent dans la bouche des producteurs : 2015 avait déjà été une année noire pour le lait européen. À l’époque, la fin des quotas laitiers, conjuguée à une conjoncture défavorable, avait provoqué une chute des prix comparable. La réponse était venue de Bruxelles : un demi-milliard d’euros avait été débloqué pour encourager les éleveurs qui acceptaient de réduire leur production. Quelques pourcents de lait en moins sur le marché avaient suffi à redresser légèrement la barre.

Les syndicats demandent aujourd’hui explicitement le retour de ce mécanisme de réduction volontaire, financé au niveau européen. Ils jugent que l’annonce même d’un tel dispositif pourrait envoyer un signal fort aux marchés et enrayer une partie de la spirale baissière. Pour eux, le secteur ne peut pas, seul, absorber un choc de cette ampleur, surtout dans un contexte où les coûts de production ont fortement augmenté.

Politiquement, le sujet a été porté au Conseil Agriculture par plusieurs États membres, notamment la Hongrie et l’Italie, qui constatent la même pression sur leurs producteurs. La Commission européenne, elle, temporise. Entre les contraintes budgétaires, la crainte de distordre davantage un marché déjà très régulé et la volonté de ne pas multiplier les plans d’urgence sectoriels, les décisions tardent. Pour les éleveurs, ce décalage entre calendrier politique et urgence économique est difficilement tenable.

En toile de fond, plane aussi le débat sur les accords commerciaux comme le traité UE–Mercosur. Même s’il n’est pas encore en vigueur, il nourrit les inquiétudes d’une partie du monde agricole européen, qui redoute une concurrence accrue de pays où les coûts de production et les normes sanitaires ou environnementales sont différents. Pour une filière laitière déjà fragilisée, cette perspective ajoute un horizon d’incertitude supplémentaire.

Crise conjoncturelle ou nouveau régime de prix bas ? Les scénarios pour la filière

Les analystes ne s’accordent pas sur la durée de la crise. Certains misent sur un léger rebond des prix au second semestre, à mesure que la production se réajuste et que les dispositifs de stockage ou d’aides ciblées produisent leurs effets. D’autres redoutent une situation plus structurelle, où les prix resteraient durablement bas, sous l’effet conjugué de la concurrence internationale, de la volatilité climatique et de la transformation des habitudes de consommation.

Pour la Wallonie et la Belgique, l’enjeu dépasse le seul prix du litre de lait. Il s’agit de savoir quel modèle agricole l’on souhaite défendre. Un scénario de consolidation accélérée, marqué par la disparition d’un nombre significatif d’exploitations moyennes et petites, aboutirait à une filière plus concentrée, potentiellement plus compétitive à l’export mais plus vulnérable aux chocs et moins ancrée dans les territoires. À l’inverse, maintenir un réseau dense de fermes familiales implique de mieux lisser les aléas de marché et de valoriser autrement le lait produit.

Certains leviers existent déjà ou sont évoqués : diversification des revenus (transformation à la ferme, vente directe, circuits courts), montée en gamme via des signes de qualité ou des productions différenciées, contractualisation plus stable avec les laiteries, voire outils de gestion des risques inspirés d’autres secteurs (assurances revenu, fonds de stabilisation). Mais ces solutions nécessitent du temps, des investissements supplémentaires et souvent un accompagnement collectif.

En pratique, les prochains mois seront décisifs. Si les prix devaient continuer à glisser vers ou sous les 30 centimes le litre sans réponse européenne forte, les « défaillances » d’exploitations redoutées par les syndicats pourraient se multiplier. À l’inverse, un signal politique clair – qu’il prenne la forme d’un mécanisme de réduction de production, d’aides conjoncturelles ou d’un renforcement des outils de gestion de marché – pourrait desserrer l’étau et éviter que la crise actuelle ne se transforme en rupture durable pour toute une génération d’éleveurs.

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