À Namur, la poésie en papier comme antidote au flux numérique
À l’heure où l’on scrolle des vidéos de quelques secondes, Namur voit naître une maison d’édition qui parie exactement sur l’inverse : le temps long, le papier, la poésie. Ravages Editions, nouvelle structure indépendante dédiée à la poésie contemporaine, se lance avec l’ambition assumée de « faire des ravages » dans une ville réputée calme, mais aussi dans un paysage culturel dominé par les écrans. Derrière ce projet, une conviction : dans un monde saturé d’images et d’algorithmes, les mots, imprimés et lus lentement, peuvent encore offrir un espace de résistance, de réflexion et de lien.
Ravages Editions, un pari poétique dans une ville « lente »
Installée à Namur, Ravages Editions se présente d’emblée comme une maison à contre-courant. Son nom, choisi avec une pointe de provocation, dit le désir de bousculer l’image d’une ville jugée parfois « un peu lente, un peu dans un cocon », selon son cofondateur Aurélien Dony. L’idée : faire « des ravages » avec de la poésie, là où l’on attendrait plutôt des formats courts, des événements spectaculaires ou des contenus viraux.
Le projet est porté par deux poètes, Aurélien Dony et Camille Coomans, et s’inscrit dans un écosystème local déjà structuré autour de la Maison de la Poésie de Namur, partenaire direct de l’initiative. Ce soutien institutionnel n’est pas anodin : la Maison de la Poésie est depuis des années un point d’ancrage pour la création littéraire en Wallonie, avec des résidences, des lectures, des ateliers. En s’adossant à elle, Ravages Editions se dote d’un réseau, d’une légitimité et d’un territoire naturel de diffusion.
La maison lance notamment une collection intitulée Vacarme, réservée aux « jeunes plumes » du Namurois. Symbole de cette volonté de rajeunir l’image de la poésie, la première autrice publiée est Alice Wazinski, 19 ans seulement, dont la maturité d’écriture est saluée par les fondateurs. Concrètement, Ravages revendique donc un double ancrage : générationnel, en donnant la parole à de très jeunes auteurs, et géographique, en mettant en avant des voix issues du territoire.
Le papier contre le flux : une autre temporalité de l’attention
Au cœur du discours de Ravages Editions, il y a surtout une réflexion sur notre rapport au temps et à l’information. « Dans ce monde d’images, le rapport au papier nous met dans une autre temporalité », affirme Camille Coomans. Elle oppose le rythme de la lecture poétique au zapping propre aux réseaux sociaux, et en particulier à ces « vidéos de 4 secondes sur TikTok » qui façonnent les usages d’une partie de la jeunesse.
La poésie, selon elle, serait l’un des rares genres littéraires qui continue d’exiger un ralentissement, une concentration, une forme d’intimité intérieure. « La lecture de poésie permet un plus grand niveau d’introspection », insiste-t-elle. En pratique, lire un poème, c’est accepter les silences entre les mots, relire une phrase, se laisser travailler par une image ou un rythme. Cette lenteur assumée rejoint un mouvement plus large observé en Europe depuis quelques années : celui du slow reading, cette pratique qui consiste à réhabiliter une lecture attentive, déconnectée, parfois rituelle, en réaction à la surcharge informationnelle.
Les fondateurs de Ravages inscrivent ainsi leur démarche dans une critique plus globale de « la surinformation », des « images » et des « IA » qui saturent l’horizon. Ils décrivent le temps de la lecture comme une « solitude habitée » appelée à devenir « extrêmement précieuse » face à la « cacophonie ambiante ». La formule n’est pas seulement poétique : elle rejoint des travaux en psychologie qui soulignent les bénéfices cognitifs et émotionnels de la lecture papier, moins fragmentée que la consultation d’écrans. Dans un contexte post-pandémique marqué par une explosion des usages numériques et par une inquiétude grandissante autour de l’intelligence artificielle, cette promesse de retrouver une « voix » – la sienne et celle de l’auteur – résonne avec un besoin de contrôle et de sens.
Une niche éditoriale entre renouveau indépendant et fragilité économique
Si l’on élargit le regard, Ravages Editions s’inscrit dans un mouvement plus vaste : la montée des petites maisons d’édition indépendantes en Europe, et en particulier dans le champ poétique. Depuis le milieu des années 2010, le secteur voit apparaître une constellation de structures modestes, souvent animées par des auteurs eux-mêmes, qui misent sur des tirages limités, une fabrication soignée et un lien direct avec les lecteurs via festivals, librairies indépendantes et réseaux sociaux.
En Belgique francophone, ces initiatives se greffent sur une tradition poétique bien ancrée, faite de revues, de festivals, de maisons de la poésie. Les petits éditeurs représenteraient autour de 10 à 15 % du marché du livre en Wallonie, une part modeste mais dynamique, nourrie par ce public de « lecteurs en quête de sens » que les études de marché identifient comme sensible aux démarches de « littérature lente ». Le créneau de Ravages n’est donc pas totalement marginal : la poésie ne rivalise pas avec le roman policier ou les best-sellers, mais elle s’insère dans un segment de niche en croissance, porté par une demande de déconnexion et d’authenticité.
Pour autant, les contraintes sont lourdes. La poésie contemporaine reste un genre aux ventes limitées, difficilement rentable sans soutiens publics ou partenariats solides. Les coûts de fabrication, la diffusion en librairie, la logistique pour une structure basée en région comme Namur constituent autant d’obstacles. Beaucoup de petites maisons s’appuient sur des subventions, des collaborations avec des institutions culturelles, ou développent des modèles mixtes (ventes en ligne, abonnements, événements payants) pour survivre.
Dans ce contexte, l’appui de la Maison de la Poésie est un atout pour Ravages : lieu d’événements, relais de communication, possible soutien financier ou logistique. Mais la question demeure : une maison centrée presque exclusivement sur la poésie papier peut-elle trouver un équilibre économique durable, surtout si elle choisit une posture critique vis-à-vis du numérique et des IA, là où certains confrères exploitent au contraire ces outils pour se rendre visibles ou optimiser leur gestion ?
Une poésie ancrée dans un territoire, entre démocratisation et risque d’élitisme
Un autre aspect central du projet Ravages est sa volonté d’ »ancrage territorial ». La collection Vacarme vise explicitement les jeunes poètes « issus du territoire du Namurois ». Ce choix répond à un double enjeu. D’abord, offrir une première porte d’entrée à des auteurs qui n’auraient pas nécessairement accès aux grandes maisons bruxelloises ou parisiennes. Ensuite, participer à la construction d’une identité culturelle locale forte, où la ville devient non seulement un décor mais un vivier de création.
Namur, ville moyenne en quête d’attractivité, joue ici une carte déjà expérimentée ailleurs en Wallonie : celle de la culture comme levier de redynamisation. Après les exemples de Mons ou Tournai, qui ont misé sur des événements ou des institutions artistiques pour se repositionner, c’est à travers le livre et la poésie que Namur tente de consolider son image. En pratique, Ravages Editions pourrait devenir un point de référence pour les lycées, les associations, les bibliothèques de la région, et nourrir un sentiment de fierté partagée autour de « ses » auteurs.
Mais cette stratégie pose aussi la question de l’accessibilité. Le risque d’un projet très littéraire, assumé sur le plan esthétique, est de demeurer cantonné à un public restreint, cultivé, déjà acquis à la cause poétique. Publier une autrice de 19 ans, mise en avant comme figure d’une nouvelle génération, est une manière de contourner ce danger en montrant que la poésie n’est pas un art réservé aux professeurs et aux critiques. Reste à savoir si les textes eux-mêmes, les dispositifs de médiation (lectures, ateliers, rencontres) et les prix des ouvrages permettront une réelle démocratisation ou resteront l’apanage d’un cercle d’initiés.
À plus long terme, un enjeu éducatif se dessine : quelle place la poésie occupe-t-elle encore dans les programmes scolaires, les médiathèques, les pratiques des jeunes ? Une maison comme Ravages ne pourra pas, seule, inverser la tendance, mais elle peut alimenter un mouvement plus large de réappropriation de la poésie dans la culture populaire, en rapprochant les jeunes créateurs de leurs pairs lecteurs, dans un même territoire.
Papier, IA, écologie : les paradoxes d’une résistance culturelle
En se présentant comme une réponse au « monde d’images », aux « IA » et à la « surinformation », Ravages Editions prend clairement position dans un débat de société : celui de notre rapport à la technologie. Pour ses fondateurs, la poésie sur papier incarne une forme de résistance, un espace où la parole humaine reprend ses droits face aux flux automatisés. Cette posture séduit une partie du public, lassée de l’hyperconnexion et à la recherche de contenus « authentiques ». Elle s’aligne aussi sur une méfiance croissante vis-à-vis de la production textuelle générée par intelligence artificielle, perçue comme standardisée, sans vécu, sans « voix ».
Cependant, cette ligne de fracture n’est pas sans ambiguïté. D’une part, les outils numériques peuvent aussi servir les petites maisons : pour communiquer, vendre en ligne, gérer les stocks, voire expérimenter des formes hybrides de création. Rejeter globalement « les IA » au nom de la pureté de l’acte poétique peut sembler anachronique si, dans les faits, ces technologies deviennent omniprésentes dans la chaîne du livre. D’autre part, l’édition papier n’est pas neutre écologiquement : elle implique consommation de papier, d’encre, transport des ouvrages, invendus.
Face à cela, certains défenseurs du livre imprimé avancent l’argument de la « durabilité culturelle » : un recueil de poésie, tiré en petite quantité, conservé longtemps dans une bibliothèque, n’a pas le même profil environnemental qu’un flux continu de vidéos lourdes en données. Le débat reste ouvert et dépend de multiples paramètres (tirages, circuits courts, choix de papier, logistique). Pour une structure comme Ravages, l’enjeu sera peut-être moins de s’inscrire dans une opposition frontale papier/numérique que de trouver une cohérence : valoriser le temps long, le texte travaillé, tout en assumant des pratiques de diffusion modernes et, pourquoi pas, des formats complémentaires (numériques, audio) qui élargiraient l’audience sans renier l’ADN du projet.
En filigrane, c’est une question plus vaste qui se joue : comment la société organise-t-elle l’équilibre entre accélération numérique et espaces de ralentissement, entre production automatisée et création artisanale ? En se lançant à Namur avec une jeune poétesse de 19 ans en étendard, Ravages Editions apporte une réponse, modeste mais symboliquement forte : il existe encore des lieux où un livre de poèmes, tenu en main, lu en silence, peut être considéré comme un geste contemporain, et non comme une survivance du passé.


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