Le personnel de L’Avenir reçoit une compensation lors de sa mise au chômage économique

par | 28 Jan 2026 | Faits divers namurois

Chez L’Avenir, une compensation pour le chômage économique qui révèle la fragilité des médias régionaux

En acceptant une compensation financière pour deux jours mensuels de chômage économique durant trois mois, le personnel des Éditions de L’Avenir (EdA Presse) a choisi de limiter la casse sociale sans masquer l’ampleur de la crise. Derrière cet accord ponctuel avec le groupe IPM, propriétaire du titre, se dessine un enjeu plus large : la survie des journaux régionaux wallons dans un secteur bousculé par la transition numérique, la baisse des aides publiques et une vague de restructurations.

Concrètement, l’accord conclu entre la direction et les syndicats préserve partiellement le pouvoir d’achat des travailleurs et évite, à court terme, des licenciements secs. Mais il pose aussi une série de questions inquiètes : jusqu’à quand ce modèle tiendra-t-il, et à quel prix pour la qualité et le pluralisme de l’information locale ?

Un accord social pour amortir trois mois de chômage économique

Après plusieurs semaines de tensions et de mobilisations, les représentants du personnel des Éditions de L’Avenir – syndicats CNE et CGSLB, Société des rédacteurs (SDR) et Association des journalistes professionnels (AJP) – ont obtenu un compromis avec la direction d’EdA Presse. En cause : la décision du groupe IPM de recourir au chômage économique, présenté comme la seule réponse possible à “une période très compliquée” marquée par la baisse des ventes et la diminution des subsides de distribution.

En pratique, environ une centaine de travailleurs – journalistes et employés – seront mis au chômage économique deux jours par mois entre mi-février et mi-mai. Ces jours non prestés seront partiellement compensés : 27,62 € par jour pour les employés, 22,62 € par jour pour les journalistes. Ces derniers conserveront intégralement leurs droits d’auteur, élément important pour un métier dont une part du revenu dépend de ce statut spécifique.

L’accord, négocié en matinée, a été soumis dans la foulée à une assemblée générale du personnel et approuvé par une large majorité. Aux yeux des représentants syndicaux, il s’agit d’un moindre mal : sans compensation, la perte de revenus aurait été plus brutale. Avec elle, l’impact financier reste réel, mais atténué, et surtout, les emplois sont préservés à court terme.

Ce compromis ne gomme toutefois pas une réalité simple : même partiellement compensé, le chômage économique se traduit par une diminution effective du salaire mensuel et par une mise entre parenthèses forcée de l’activité professionnelle. Pour un secteur déjà fragilisé, cette parenthèse est tout sauf anodine.

Un symptôme de la crise structurelle de la presse wallonne

Le recours au chômage économique chez L’Avenir ne survient pas dans le vide. Il s’inscrit dans une séquence de turbulences qui touchent l’ensemble de la presse écrite belge, et plus particulièrement les titres régionaux wallons. La fusion entre IPM et Rossel, deux grands groupes de presse belges, a été présentée comme une façon de mutualiser les coûts, de gagner en efficacité et de peser davantage dans un paysage dominé par les géants du numérique. Mais, sur le terrain, elle se traduit surtout par des coupes budgétaires, des plans d’économies et des inquiétudes persistantes sur l’emploi.

L’Avenir, journal historique implanté en Wallonie, se retrouve au cœur de cette recomposition. Depuis des mois, son personnel alerte sur les risques d’“abîmer l’outil” : derrière cette formule, la crainte que la recherche de synergies entre L’Avenir et Sudinfo ne conduise à une dilution de l’identité éditoriale, à une réduction des moyens rédactionnels et à une perte de proximité avec les lecteurs.

Sur le plan économique, la presse écrite fait face à une double pression. D’une part, l’érosion continue de la diffusion papier, sous l’effet de la numérisation des usages et de la concurrence des grandes plateformes. D’autre part, le recul des subsides de distribution et la fragilisation des aides publiques, alors même que ces soutiens constituent une bouée de sauvetage pour de nombreux titres régionaux. Les revenus publicitaires, eux, se déplacent massivement vers les géants du web, laissant aux journaux une part de plus en plus réduite du marché.

Dans ce contexte, le chômage économique apparaît comme un outil de gestion à court terme, bien connu en Belgique, censé absorber un creux d’activité. Mais utilisé dans un secteur où la “crise” dure depuis des années, il tend à devenir un révélateur de problèmes plus profonds : un modèle économique en bout de course, une transformation numérique inachevée, et une dépendance croissante à des groupes toujours plus concentrés.

Entre protection du pouvoir d’achat et inquiétude pour l’avenir du métier

L’accord conclu chez L’Avenir comporte indéniablement des éléments positifs pour les travailleurs. D’abord, il résulte d’une négociation collective réunissant syndicats, représentants de rédaction et association professionnelle, ce qui renforce sa légitimité. Ensuite, il permet d’éviter, du moins dans l’immédiat, des licenciements définitifs. Enfin, il compense une partie non négligeable de la perte de revenus, tout en garantissant les droits d’auteur des journalistes.

Pour les salariés, l’arbitrage est clair : mieux vaut accepter une réduction temporaire de revenus partiellement amortie, dans l’espoir de préserver les postes, que se voir confrontés à des suppressions d’emplois. Ce choix, validé à une large majorité en assemblée générale, traduit une forme de réalisme face à un rapport de force défavorable dans un secteur saturé de restructurations.

Cependant, plusieurs zones d’ombre persistent. Les montants de compensation, bien que précis, ne remplacent pas la totalité du salaire perdu. Deux jours de chômage par mois représentent une baisse sensible du revenu, surtout pour des catégories professionnelles parfois déjà fragilisées par la précarité des contrats, la rémunération des pigistes ou la stagnation des salaires. La différence de montant entre employés et journalistes – 27,62 € contre 22,62 € – interroge aussi sur la valorisation du travail rédactionnel au sein même de l’entreprise.

Plus largement, ce dispositif temporaire est perçu par beaucoup comme un pansement sur une plaie profonde. La multiplication des annonces de licenciements dans les rédactions, en Belgique comme ailleurs, nourrit un sentiment d’“hécatombe généralisée” dans le journalisme, pour reprendre le titre d’un autre article de la RTBF. À terme, cette insécurité d’emploi pèse sur l’attractivité du métier, sur la liberté de ton des rédactions et sur la capacité des médias régionaux à continuer à produire une information exigeante.

Qualité de l’info locale, pluralisme et rôle des pouvoirs publics

Au-delà du sort des salariés d’EdA Presse, l’épisode du chômage économique chez L’Avenir pose une question de fond : que se passera-t-il si les journaux régionaux ne parviennent plus à assurer leur viabilité ? En Wallonie, où ces titres jouent un rôle central dans la couverture des communes, des provinces et de la vie associative, la fragilisation des rédactions locales menace directement le pluralisme de l’information.

Un journal comme L’Avenir ne se contente pas de relayer l’actualité nationale. Il suit les évolutions des politiques locales, les décisions budgétaires des communes, les débats sur l’aménagement du territoire, la vie des écoles, des hôpitaux, des associations. La réduction des effectifs, la mise au chômage partiel ou la fusion de rédactions peuvent, à terme, se traduire par une moindre présence sur le terrain, par une standardisation des contenus ou par une dépendance accrue à des dépêches et communiqués.

Cela renvoie au débat sur le rôle des pouvoirs publics. Les subsides à la presse, en Belgique, sont souvent critiqués pour leur complexité et leur insuffisante capacité à accompagner la transition numérique. Comparée à la France, qui dispose d’un système d’aides historiques plus massif, ou à certains pays scandinaves qui ont mis en place des dispositifs ciblés sur l’innovation et le numérique, la Belgique est régulièrement décrite comme en retard. En Wallonie, la question se pose avec acuité : comment soutenir l’information d’intérêt général sans mettre en péril l’indépendance éditoriale, ni créer de dépendance politique ?

Les fusions entre groupes, comme celle d’IPM et Rossel, sont souvent présentées comme une réponse de marché à ces défis. Elles peuvent apporter des économies d’échelle, mutualiser des services techniques, renforcer la capacité d’investissement dans le numérique. Mais elles concentrent aussi le pouvoir médiatique entre un nombre plus restreint d’acteurs, avec un risque de réduction de la diversité éditoriale. Pour les lecteurs, la question est simple : auront-ils encore demain, dans leur région, plusieurs voix de presse réellement distinctes pour décrypter l’actualité ?

Une transition numérique encore inachevée et des perspectives incertaines

En toile de fond de cette crise se joue la grande bataille de la transition numérique. Comme la plupart des titres européens, L’Avenir a développé une offre en ligne, des applications, des contenus multimédias, des newsletters. Mais transformer cette audience numérique en revenus suffisants pour compenser l’effondrement du papier reste un défi majeur. Les modèles d’abonnement numérique peinent à atteindre une masse critique, la publicité en ligne est accaparée par les grandes plateformes, et les investissements nécessaires en technologie et en compétences sont lourds pour des rédactions de taille moyenne.

Dans d’autres pays, certains groupes de presse ont réussi à opérer ce virage, souvent au prix d’une profonde réorganisation interne, d’une spécialisation accrue et d’une stratégie tarifaire offensive sur le numérique. En Belgique, cette mutation avance plus lentement et de façon inégale. Les journaux régionaux, par définition moins dotés en capital et en ressources que les grands quotidiens nationaux, se trouvent en première ligne des risques d’échec.

À court terme, l’accord de compensation chez L’Avenir offre un répit : les trois mois de chômage économique sont encadrés, partiellement amortis, et ne débouchent pas immédiatement sur des licenciements massifs. Mais plusieurs questions restent ouvertes. Cette mesure restera-t-elle ponctuelle ou sera-t-elle le prélude à une restructuration plus profonde ? Les synergies promises par la fusion IPM–Rossel permettront-elles de dégager les marges nécessaires pour investir dans le numérique sans sacrifier la qualité éditoriale ? Et, surtout, quelle place les décideurs politiques entendent-ils accorder, concrètement, à l’information régionale dans les politiques de soutien aux médias ?

Pour les salariés de L’Avenir comme pour leurs lecteurs, l’enjeu dépasse de loin la seule négociation salariale. Il touche à la capacité d’un territoire à continuer de se raconter lui-même, par ses propres médias, dans un paysage où la tentation de centraliser, d’uniformiser et de réduire les coûts se heurte de plus en plus à une exigence démocratique : celle de disposer d’une information locale indépendante, pluraliste et durable.

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