78 % des sols agricoles wallons contaminés par des insecticides, même les terrains non traités sont touchés

par | 22 Jan 2026 | Faits divers namurois

En Wallonie, des sols agricoles « marqués à vie » par les néonicotinoïdes

Une vaste campagne d’analyses menée par l’UCLouvain révèle que plus des trois quarts des sols agricoles wallons portent encore la trace de néonicotinoïdes, ces insecticides pourtant interdits en 2023 dans l’Union européenne. Plus troublant encore, des parcelles jamais traitées apparaissent contaminées, signe d’une dissémination environnementale qui échappe en partie aux scientifiques. Cette « mémoire toxique » des sols pose désormais une question politique et agricole majeure : comment sortir réellement de l’ère des pesticides quand les molécules d’hier structurent encore les paysages d’aujourd’hui ?

Une cartographie inédite d’une contamination massive et durable

Entre 2023 et 2025, une équipe de l’Earth and Life Institute (UCLouvain) a sillonné la Wallonie pour prélever des échantillons dans 86 parcelles agricoles, principalement en grandes cultures (betteraves, pommes de terre, céréales). Les chercheurs ont analysé les 30 premiers centimètres de sol, là où se concentrent l’activité biologique et le développement des racines. Le bilan est sans appel : 78 % des parcelles présentent des résidus de néonicotinoïdes.

Ces molécules, longtemps utilisées en enrobage de semences, ont été massivement répandues à partir des années 1990 en Europe. Concrètement, la graine est entourée d’un film contenant l’insecticide. L’objectif est de protéger la jeune plante contre les ravageurs au moment critique de la levée, sans pulvériser le produit sur toute la parcelle. Mais cette sophistication a un revers, rappelé par le professeur Yannick Agnan, de la Faculté des bioingénieurs de l’UCLouvain : une fois la graine en terre, seulement environ 5 % du principe actif est effectivement absorbé par la plante, tandis que 95 % reste dans le sol. Ce « surplus » devient alors un stock chimique latent, capable de persister plusieurs années.

Les analyses publiées dans le Journal of Hazardous Materials et dans la revue Environmental Monitoring and Assessment montrent que ces résidus sont loin d’être anecdotiques. Ils survivent bien au-delà de la période d’utilisation autorisée, alors même que les principaux néonicotinoïdes de plein champ sont interdits dans l’Union européenne et que la Belgique a théoriquement tourné la page depuis 2023. En pratique, les sols continuent de raconter l’histoire des pratiques passées.

L’énigme des parcelles jamais traitées : une pollution « fantôme »

La découverte la plus dérangeante de l’étude tient peut-être moins au niveau global de contamination qu’à sa répartition. Selon les chercheurs, 62 % des parcelles qui n’ont, d’après les historiques de gestion, jamais été traitées avec ces insecticides, contiennent pourtant des résidus de néonicotinoïdes. Autrement dit, ne pas avoir utilisé ces produits ne suffit pas à garantir un sol indemne.

Pour expliquer ce phénomène, les scientifiques ont d’abord regardé du côté des mécanismes classiques : érosion éolienne des particules de sol, transport par la poussière, ruissellement des eaux de surface lors d’épisodes pluvieux, migration par le réseau hydrographique. Ces hypothèses ont été testées et modélisées. Mais, comme le résume le doctorant Maxime Buron, ces pistes ne rendent que partiellement compte de la réalité observée : « On ne comprend pas vraiment comment les pesticides, en tout cas ces néonicotinoïdes-là, se déplacent dans l’environnement. »

En pratique, cette zone d’ombre scientifique a deux implications. D’une part, elle complique toute tentative d’attribuer précisément une responsabilité à une exploitation donnée : un agriculteur peut se retrouver avec un sol contaminé alors qu’il n’a jamais manipulé ces produits. D’autre part, elle élargit le débat au-delà du seul « bon ou mauvais usage » des pesticides. Même en cas de respect strict des règles, les molécules suivent des chemins qui restent mal connus, ce qui nourrit l’appel des chercheurs à « plus de prudence » et à un effort accru de recherche fondamentale sur le devenir des pesticides dans les écosystèmes.

Des sols contaminés jusqu’aux fleurs : un risque persistant pour les pollinisateurs

Les néonicotinoïdes sont au cœur du débat sur le déclin des abeilles et des pollinisateurs sauvages en Europe. Ce sont des insecticides systémiques : une fois absorbés par la plante, ils se retrouvent dans la sève, les feuilles, les fleurs, le nectar et le pollen. L’étude wallonne confirme que cette systémie joue à plein, non seulement sur les cultures traitées à l’époque, mais aussi sur des plantes implantées plusieurs années plus tard.

Les chercheurs se sont penchés sur une pratique pourtant réputée vertueuse : les « cultures de couverture ». Entre deux cultures commerciales, les agriculteurs sèment des mélanges végétaux (trèfles, phacélie, moutardes, etc.) qui limitent l’érosion, enrichissent le sol en matière organique et offrent des ressources en nectar et pollen aux pollinisateurs. Cette stratégie agroécologique est très encouragée dans les politiques agricoles européennes.

Or, les résultats montrent que ces plantes de couverture absorbent les résidus de néonicotinoïdes présents dans le sol, parfois jusqu’à trois ans après un seul traitement. Les molécules se retrouvent dans les tiges, les feuilles, les fleurs, mais aussi dans le pollen lui-même, ressource clé pour les abeilles, les bourdons et de nombreuses espèces d’abeilles solitaires. Pour ces dernières, un autre risque s’ajoute : beaucoup nichent directement dans le sol. Un simple contact avec un substrat encore chargé en insecticide suffit potentiellement à les exposer.

Concrètement, les paysages agricoles se transforment en une mosaïque de sources d’exposition chroniques : champs ayant reçu des semences enrobées par le passé, bandes fleuries implantées pour la biodiversité, prairies temporaires, cultures de couverture. Les pollinisateurs, qui butinent d’une parcelle à l’autre, intègrent alors un véritable « cocktail » de molécules. Même si chaque exposition individuelle est parfois sous les seuils aigus de toxicité, la répétition dans le temps et la combinaison avec d’autres stress (maladies, manque de nourriture, changement climatique) nourrissent un risque systémique pour la santé des populations d’insectes.

Interdictions, dérogations et assouplissements : un cadre politique en décalage

La Wallonie n’est pas une exception isolée. Depuis une dizaine d’années, de nombreuses études, en Europe et ailleurs, documentent la persistance des néonicotinoïdes dans les sols et leur impact sur les pollinisateurs. C’est dans ce contexte que l’Union européenne a d’abord restreint sévèrement ces molécules en 2018 pour les usages en extérieur, puis acté en 2023 la fin des semences traitées pour plusieurs d’entre elles. Sur le papier, l’ère des néonicotinoïdes devait donc s’achever.

Dans la pratique, la sortie a été plus lente et plus conflictuelle. La Belgique, comme d’autres États membres, a accordé à plusieurs reprises des dérogations au secteur betteravier, arguant de l’absence d’alternatives immédiatement viables pour protéger les rendements. Les producteurs de betteraves et de grandes cultures rappellent que ces insecticides ont permis, pendant des décennies, de réduire les pulvérisations aériennes et de sécuriser la production face à des ravageurs difficiles à maîtriser.

Cette dépendance historique se heurte toutefois aux nouvelles données scientifiques. L’étude de l’UCLouvain illustre une contradiction : tout en interdisant les molécules à partir de 2023, les autorités n’ont pas mis en place de stratégie de dépollution ni de suivi systématique des sols. Les résidus d’hier continuent donc de circuler dans les agroécosystèmes d’aujourd’hui. Dans le même temps, la Commission européenne a récemment proposé d’autoriser, sans limite de temps, certains pesticides dans le cadre d’un assouplissement des normes, au nom de la compétitivité agricole et de la sécurité alimentaire.

Ce décalage entre discours et réalité alimente les tensions. D’un côté, des plans ambitieux promettent une réduction de 50 % de l’usage des pesticides à l’horizon 2030. De l’autre, des études régionales, comme celle menée en Wallonie, révèlent l’ampleur de la contamination héritée. Elles posent une question dérangeante : à quoi sert de réduire les volumes vendus aujourd’hui si l’on ne traite pas les conséquences des molécules déjà en place dans les sols, dans les eaux et dans les chaînes alimentaires ?

Agriculteurs, citoyens, pouvoirs publics : qui porte la responsabilité de la « mémoire toxique » des sols ?

La notion de « mémoire toxique » des sols, mise en avant par l’équipe de recherche, déplace le débat. Elle montre que les décisions prises il y a dix ou quinze ans continuent de produire des effets, indépendamment des pratiques actuelles des agriculteurs. Un exploitant qui choisit aujourd’hui de réduire ou d’abandonner les pesticides peut néanmoins cultiver sur un sol qui reste imprégné de néonicotinoïdes, et voir ses cultures de couverture ou ses bandes fleuries en porter malgré lui les traces.

Cela complique la mise en place de labels fondés sur la seule absence d’usage récent de pesticides. Comment certifier un produit « sans pesticides » si le substrat lui-même conserve des résidus invisibles, absorbés par les racines puis transférés au pollen ou à la plante consommée ? Comment construire des incitants économiques crédibles pour les agriculteurs qui s’engagent dans la transition agroécologique, alors que les bénéfices environnementaux mettent des années à apparaître ?

Pour les organisations de défense de l’environnement, ces travaux confirment la nécessité de politiques plus cohérentes : fin réelle des dérogations, soutien renforcé à la recherche sur les alternatives (pièges à pucerons, lutte biologique, variétés résistantes), suivi régulier de la qualité des sols, transparence sur les données. Pour une partie du monde agricole, ils soulèvent cependant la crainte d’une nouvelle stigmatisation, alors même que la contamination des parcelles non traitées suggère des flux de responsabilité bien plus diffus, qui englobent les choix industriels, les autorisations réglementaires passées et le manque d’anticipation des pouvoirs publics.

À terme, la question n’est pas seulement environnementale ou sanitaire. Elle devient économique : la compétitivité de l’agriculture wallonne dépendra aussi de sa capacité à démontrer la durabilité de ses pratiques et la qualité de ses produits. Dans un contexte où la société se mobilise, comme en France avec 1,7 million de signatures pour interdire l’acétamipride, un autre néonicotinoïde, ignorer la « mémoire » chimique des sols serait prendre le risque de voir se creuser un fossé de confiance entre citoyens, consommateurs et monde agricole.

Les travaux de l’UCLouvain ne fournissent pas toutes les réponses, mais ils imposent une question centrale : si les sols gardent trace des choix d’hier pendant des années, les décisions prises aujourd’hui – qu’il s’agisse d’assouplir ou de renforcer les normes – engageront bien plus que la seule campagne agricole en cours. Elles façonneront la qualité des paysages, la santé des pollinisateurs et l’héritage chimique que nous laisserons aux générations suivantes.

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