À Namur, une coopérative transforme les déchets verts en chaleur : promesse locale contre le mazout
Et si les branches d’arbres et les tailles de haies remplaçaient le mazout dans les chaufferies des écoles et des maisons de repos ? C’est le pari de Coopeos, une coopérative citoyenne basée à Fernelmont, qui affirme substituer chaque année quelque 3 millions de litres de mazout grâce à ses chaudières alimentées par des déchets verts locaux. Au-delà de la solution technique, l’expérience interroge la façon dont la Wallonie organise sa transition énergétique : rôle des pouvoirs publics, place des coopératives et capacité à relier économie circulaire et justice sociale.
Des parcs et jardins aux chaufferies : comment fonctionne la filière Coopeos
Le principe est simple en apparence : ce qui était jusqu’ici un déchet devient un combustible. Les intercommunales et entreprises de parcs et jardins produisent, à longueur d’année, des volumes considérables de résidus verts issus de l’élagage d’arbres, de la taille de haies ou de l’entretien d’espaces publics. Longtemps, cette biomasse a été perçue comme une charge : à broyer, à transporter, à composter ou à faire incinérer, avec un coût pour les collectivités.
Coopeos propose de transformer cette contrainte en ressource. La coopérative accompagne ces acteurs pour transformer ces résidus en plaquettes de bois standardisées, séchées et calibrées pour alimenter des chaudières biomasse. Ces chaudières sont implantées dans des bâtiments collectifs – écoles, maisons de repos, halls sportifs, fermes, entreprises – et fournissent eau chaude et chauffage. Le combustible est sourcé dans un rayon de 15 à 20 kilomètres autour de chaque installation, ce qui limite transports et dépendance à de grands flux logistiques.
Concrètement, la coopérative ne vend pas simplement un équipement : elle vend un service de chaleur. Des contrats de 5, 10 ou 15 ans prévoient l’installation de la chaufferie, l’approvisionnement en bois, l’entretien et la gestion des pannes éventuelles. Le client paye une chaleur livrée, plutôt qu’un combustible à gérer lui-même. C’est un transfert de risque technique qui peut rassurer des communes ou institutions peu outillées pour gérer une chaudière biomasse.
Une innovation pratique : la chaufferie en container comme réponse aux contraintes de terrain
Un obstacle fréquent aux projets de chauffage biomasse tient à la place disponible dans les bâtiments existants. Moderniser une chaufferie ou créer un local technique adapté suppose des travaux lourds, des permis, voire des compromis architecturaux. Pour contourner ces contraintes, Coopeos a développé un dispositif clé de son modèle : la chaufferie en container.
Dans les ateliers de Fernelmont, des containers bleus sont aménagés et pré-équipés. À l’intérieur : la chaudière à bois, les systèmes de régulation, un ballon tampon qui stocke l’eau chaude et permet de lisser la demande. Un second container, placé à côté, fait office de silo pour les plaquettes de bois. L’ensemble est raccordé au réseau de chauffage du bâtiment via quelques canalisations enterrées.
En pratique, ce dispositif présente plusieurs avantages. Il limite l’empreinte dans le bâtiment lui-même, permet une installation plus rapide et réduit les travaux de gros œuvre. Il rend aussi les équipements modulables : un container peut être préfabriqué, testé en atelier, puis acheminé et mis en service en quelques jours. Pour des collectivités disposant de peu de temps et de moyens techniques, cette “légèreté d’implantation” est un argument décisif.
Cette industrialisation en atelier a un autre effet : elle facilite la standardisation. En reproduisant une même architecture technique de site en site, Coopeos peut mutualiser les compétences de maintenance et limiter les risques d’erreurs propres à chaque projet sur mesure. Cela reste toutefois dépendant d’une main-d’œuvre spécialisée en électricité et en mécanique, que la coopérative forme et emploie en interne.
Transition énergétique, subsides et retour sur investissement : les conditions économiques de la chaleur verte
Si la promesse environnementale est forte – 3 millions de litres de mazout remplacés chaque année, selon la coopérative –, la bascule vers ce type de solution reste conditionnée à un équilibre financier fragile. Une chaufferie biomasse avec silo, régulation et réseau de distribution représente un investissement initial significatif pour une commune, une école ou une maison de repos.
En Wallonie, des subsides publics allant, dans les cas évoqués, de 35 à 40 % du coût d’installation permettent d’améliorer l’équation. Avec ces aides, Coopeos estime que le retour sur investissement peut se situer entre 3 et 10 ans selon la taille du projet, le profil de consommation et le prix des énergies fossiles évitées. Sans ces subventions, la marche serait bien plus haute et rendrait certains projets difficilement justifiables sur le plan budgétaire.
Pour les clients qui ne disposent pas de la capacité d’investir immédiatement, la coopérative met en avant des mécanismes de tiers investissement. Dans ce type de montage, un acteur tiers (coopérative, partenaire financier, parfois structure publique) finance l’installation et se rémunère ensuite sur la durée via la facturation de la chaleur. Cela permet de lisser la dépense, au prix d’un engagement contractuel à long terme et d’une certaine dépendance au prestataire.
Mais cette dépendance est réciproque : Coopeos, en s’engageant sur 10 ou 15 ans, prend le risque de variations de prix du bois, de changements réglementaires ou de problèmes techniques à long terme. Dans un contexte de transition accélérée – où les politiques publiques sur le mazout, le gaz ou l’électricité évoluent rapidement –, ces contrats de longue durée sont à la fois un gage de stabilité pour les clients et un pari pour le prestataire.
Une coopérative en croissance qui bouscule les codes de l’entreprise classique
Au cœur du projet Coopeos, il n’y a pas seulement une technologie ou un montage financier, mais un choix de gouvernance. La coopérative compte aujourd’hui 25 travailleuses et travailleurs, avec une particularité revendiquée : “chez nous on a une égalité salariale, pas de chef”, résume sa cofondatrice Caroline Lambin. Les décisions sont prises selon une logique de gouvernance partagée, avec l’ambition de rapprocher le pouvoir de décision des personnes directement concernées par les activités.
Dans un paysage énergétique où dominent traditionnellement de grands opérateurs, ce modèle bouscule les repères. Il répond à une demande sociale croissante de transparence, de participation et de redistribution plus équitable de la valeur créée. La croissance récente de Coopeos – doublement du chiffre d’affaires et du personnel sur trois ans – montre qu’un tel modèle peut trouver sa place sur un marché en plein bouleversement.
Cependant, ce choix organisationnel comporte des tensions. D’un côté, les besoins de la transition énergétique poussent à la montée en échelle : multiplier les projets, couvrir de nouveaux territoires, peser davantage face aux énergies fossiles. De l’autre, la coopérative insiste sur la nécessité de rester “à taille humaine” pour maintenir sa gouvernance démocratique et son égalité salariale. Coopeos évoque ainsi l’idée de privilégier des partenariats, notamment en Flandre ou en France, plutôt qu’une expansion massive qui diluerait son ADN.
Parallèlement, le paysage concurrentiel évolue. Il y a dix ans, l’entreprise était quasiment seule sur ce créneau. Désormais, d’autres acteurs – privés, parfois adossés à de grands groupes – se positionnent sur la biomasse et le service de chaleur. Cette montée en concurrence peut dynamiser le marché, mais elle interroge aussi la capacité des structures coopératives à rester compétitives face à des entreprises plus capitalisées, qui n’ont pas les mêmes contraintes de gouvernance ni les mêmes exigences sociales.
Atouts, limites et questions ouvertes de la chaleur au bois local
Sur le papier, le modèle mis en avant par Coopeos coche de nombreuses cases : réduction de la dépendance au mazout dans un contexte où les chaudières au fioul sont progressivement bannies, valorisation de ressources locales auparavant considérées comme des déchets, création d’emplois non délocalisables, et insertion dans une économie circulaire territorialisée. La substitution revendiquée de plusieurs millions de litres de mazout par an donne une idée de l’ampleur possible si ces dispositifs se généralisaient à l’échelle régionale.
Mais plusieurs limites et interrogations demeurent. D’abord, la disponibilité de la ressource : les déchets verts ne sont pas infinis, et leur quantité comme leur qualité varient selon les saisons et les années. Assurer la continuité d’approvisionnement, notamment lors des pics de demande en plein hiver, exige une planification fine avec les intercommunales et une gestion rigoureuse des stocks. Ensuite, l’avantage environnemental réel dépend de la manière dont est organisée toute la chaîne – de la collecte au transport, en passant par la préparation des plaquettes – et des comparaisons avec d’autres alternatives comme les pompes à chaleur ou les réseaux de chaleur alimentés par d’autres renouvelables.
Sur le plan social, la question de l’accessibilité se pose également. La solution Coopeos s’adresse principalement à des clients collectifs : communes, institutions, entreprises. Elle répond donc à une partie de la demande – celle des bâtiments publics ou des grandes structures – mais laisse de côté, pour l’instant, les habitants individuels ou les petites copropriétés, pourtant en première ligne face à la fin programmée des chaudières au mazout. La possibilité d’étendre ces modèles à des chaufferies collectives de quartier reste largement à explorer.
Enfin, le rôle des pouvoirs publics est central. Les subsides de 35 à 40 % à l’installation, la reconnaissance de la biomasse dans les plans climat régionaux, la coordination avec les intercommunales de gestion des déchets : autant d’éléments qui conditionnent la pérennité du modèle. La question est de savoir jusqu’où les autorités wallonnes et, plus largement, belges, souhaitent et peuvent soutenir ce type d’initiatives, à l’heure où les finances publiques sont contraintes et où d’autres technologies – solaire, éolien, rénovation profonde des bâtiments – réclament elles aussi des moyens importants.
À terme, l’expérience de Coopeos sert ainsi de laboratoire grandeur nature pour plusieurs enjeux à la fois : comment organiser une filière locale de chaleur renouvelable, comment articuler économie circulaire et politique énergétique, et comment faire coexister, dans un secteur stratégique, un modèle coopératif à taille humaine et des opérateurs industriels plus classiques. Autant de questions qui dépasseront rapidement le seul cadre de Namur pour toucher l’ensemble des territoires en transition.


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